Sans début ni fin

Le fauteuil Clarisse de Niki de Saint-Phalle
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le fauteuil Clarisse de Niki de Saint-Phalle

Pensé pour résoudre un problème d’accueil (de groupes scolaires), le Pavillon pour la paix Michal et Renata Hornstein, cinquième morceau d’un désormais immense casse-tête, ne bousculera pas les habitudes des fidèles du Musée des beaux-arts de Montréal.

À l’instar de l’édifice d’art canadien inauguré en 2011, le nouveau gîte de l’art international et de l’Atelier d’éducation et d’art-thérapie s’intègre à la cité muséale sans imposer sa devanture. Pour le découvrir, même enjeu : il faut passer par le hall vitré du pavillon Jean-Noël-Desmarais.

Le nouvel édifice, qui ouvrira au public le 19 novembre seulement, on y accède sans s’en rendre vraiment compte. Il faut préciser que c’est dans la partie arrière du pavillon Jean-Noël-Desmarais que se trouvent les premières salles de la nouvelle exposition permanente de la collection internationale. Et le parcours, annoncé comme « le fil de l’art, du Moyen Âge à l’époque contemporaine », débute… au XIXe siècle.

C’est une dix-neuviémiste reconnue, Nathalie Bondil, qui a orchestré le déploiement de 750 oeuvres. Selon une logique somme toute chronologique, comme la collection d’art canadien : le plus ancien se trouve en haut, le plus récent, en bas. Or personne ne visitera dans cet ordre. Voilà un signal que l’histoire de l’art est un récit sans début ni fin.

Nombreux clins d’oeil

Les choix de la directrice du MBAM lancent ainsi une série de clins d’oeil, dont un aux origines du musée. En (discrète) introduction, elle a placé Environs d’Anvers, dimanche après-midi (vers 1860). L’huile de Florent Crabeels, qui était dans le legs Benaiah Gibb de 1877, fait office de plus vieille acquisition en art international.

Par périodes, ou par écoles, le fil de ce récit montréalais respecte les grandes lignes de l’histoire. Parfois, il surprendra. Il choquera, même, les puristes devant la scénographie excessive de la salle du romantisme, qui plonge les tableaux dans une ambiance naturaliste, animée par une envahissante installation vidéo et sonore. On reconnaît là la signature de celle qui aime doter les expos d’audioguides musicaux.

Étonnamment, il s’agit du seul élément multimédia. Ce qui ne change pas, c’est la densité de l’accrochage, qui frôle à l’occasion le style des salons du XIXe siècle, avec parfois des alignements à la verticale de trois oeuvres. C’est une solution, lorsqu’on vise à raconter 800 ans d’art. Mais qui ne convient pas toujours.

Dans l’espace consacré à la peinture abstraite, ou même dans celui voué aux nouvelles figurations qui fait le pont entre les avant-gardes européennes et l’art contemporain, les courants se succèdent sans temps morts. L’étreinte (1971) du cubiste Picasso, Tête (1976), composition épurée de Miro, le fauteuil Clarisse de l’inclassable Niki de Saint-Phalle, un Calder, un Warhol… Ceci juste avant un long mur de grands tableaux, signés Francis, Mitchell, Nolland, Motherwell…

On assiste avant tout à un défilé de noms. Dans tout le pavillon, le récit avance au rythme d’un artiste, une oeuvre. Parmi les exceptions : les trois sculptures biomorphiques de Jean Arp, qui concluent la belle et longue aventure de la « statuomanie moderne ».

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le faux miroir ostentatoire de Yannick Pouliot

Manifeste pour l’art

Le meilleur, ce sont trois cellules que la conservatrice en chef a placées au milieu de trois des quatre étages — seul le niveau Moyen Âge/Renaissance en est exempt. Pour « Le siècle d’or en Hollande et en Flandre », noyau de la collection Hornstein à l’origine du Pavillon pour la paix, Nathalie Bondil a monté un cabinet de curiosités. Elle y associe des natures mortes à des objets et, dans ce regard sur notre monde et sa représentation, elle évoque ce mélange de savoir et d’interprétation si propre à l’humanité.

Pour séparer « Du baroque au rococo » et « Du classicisme au Siècle des lumières », un salon ovale honore la collection autour de Napoléon, héritée d’un autre mécène. Gloire et chute des empires s’y côtoient, entre la peinture de ruines de Hubert Robert et le portrait de Napoléon sur son lit de mort.

Au niveau contemporain, un espace noir propose une troisième voie entre les pôles abstrait et figuratif. Dans ce pavillon porté par l’éducation et la thérapie, voilà un véritable manifeste sur les bienfaits de l’art. Si « le noir est une couleur », comme l’énonce Matisse, il est lumière pour Pierre Soulages, source réparatrice pour Joseph Beuys. Et l’installation de George Segal, Femme assise sur un lit (1993), est, une fois de plus, un rappel lucide et poétique d’un monde près de sombrer.