La grande oblique de Jacques Bilodeau

La sculpture en marbre et béton «Au grand dam» répond dans toute sa robustesse au site naturel dans lequel elle s’intègre, le parc des Rapides de l’arrondissement de LaSalle.
Photo: Odette Bilodeau La sculpture en marbre et béton «Au grand dam» répond dans toute sa robustesse au site naturel dans lequel elle s’intègre, le parc des Rapides de l’arrondissement de LaSalle.

Avec simplicité, mais souvent avec une pointe oblique qui rompt l’apparente rigidité de ses oeuvres, Jacques Bilodeau bouscule depuis les années 1980 les habitudes de l’expérience artistique. Une triple exposition de son travail le rappelle de bien des manières. Quel que soit le contexte (en galerie, en résidence privée ou dans l’espace public), son oeuvre exige du visiteur-spectateur un minimum d’initiatives.

À la galerie Joyce Yahouda, qui l’expose pour la cinquième fois depuis 2004, Jacques Bilodeau propose une série de sculptures-planches sur lesquelles on doit oser monter, marcher, se coucher. Un petit interrupteur permet de réveiller chacune de ces oeuvres-machines. L’expo, intitulée En l’état, n’est pas à voir. Elle est à vivre comme une expérience physique.

En l’état prend aussi place dans le studio-logis de l’artiste, rue des Carrières, près du métro Rosemont. Ici, c’est une masse en acier que le visiteur est invité à déplacer. Encore une fois, l’expérience que propose Jacques Bilodeau en est une de type corps à corps, en douceur, mais pas sans surprises.

Quelque part entre le travail de Roland Poulin (pour le noir et le minimalisme de ses oeuvres) et celui de François Morelli (pour ses machines-vêtements), la sculpture de Jacques Bilodeau est destinée à habiter un espace.

En plein air

Sculpteur et artiste aux airs d’architecte, Jacques Bilodeau s’est fait connaître pour ses interventions dans des appartements privés, des projets résidentiels souvent éphémères, parfois de longue durée, comme celui dans son propre logis. Voilà qu’il vient d’intégrer la collection d’art public de la Ville de Montréal avec une oeuvre considérable, réalisée avec le concours de Claude Cormier + Associés, architectes paysagistes.

Intitulée Au grand dam, la sculpture en marbre et béton répond dans toute sa robustesse au site naturel dans lequel elle s’intègre, le parc des Rapides de l’arrondissement de LaSalle. En écho au mouvement de l’eau, et à son bruissement, l’oeuvre d’art surgit comme une longue structure, faussement homogène, composée de quarante éléments forts en inclinaisons et en strates irrégulières. Sentier blanc dans un espace vert, elle semble émerger du sol, parfois brusquement, en hauteur, dans un rythme similaire à celui des rapides de Lachine.

Pour sa première sortie d’art public permanent — il était de la troisième et dernière Artefact, exposition estivale de sculptures en plein air (2001-2007) —, Jacques Bilodeau n’a pas renié sa pratique. Certes, les quarante planches couchées ou debout sont réellement statiques, alors que dans les appartements où il intervient le mobilier, voire les murs et planchers, ne tient pas en place.

Le mouvement, au parc des Rapides, est davantage suggéré. Et celui qui acceptera l’invitation de poser le pied sur l’oeuvre cherchera sans cesse à se déplacer, à grimper, à sauter. De nature minimaliste, la sculpture de Bilodeau est néanmoins dotée d’une fonction, souvent ludique. Le marbre blanc et frais d’Au grand dam a aussi un côté réconfortant, en temps de grande chaleur. L’hiver, sans doute, ce sera autre chose.

Chez un artiste connu pour le noir de son travail, cette oeuvre étonne par sa blancheur. Mais ce qui la rend emblématique, ce sont les panneaux obliques qui la rythment. Ils sont la trace même de la signature Bilodeau, qui cherche, à l’instar de ses mentors spirituels Claude Parent et Paul Virilio, défenseurs d’une architecture oblique, à rompre avec la tradition des verticales et des horizontales.

Éphémères et intimes, les oeuvres de Bilodeau ne sont accessibles qu’à de rares moments, comme dans le cas de celle qu’il expose chez lui. Désormais, son art a un pied-à-terre dans un grand espace ouvert.

En l’état / Au grand dam

De Jacques Bilodeau. À la galerie Joyce Yahouda, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, local 516, et au studio des Carrières, 925, rue des Carrières, à Montréal (vendredi et samedi), jusqu’au 8 octobre. / De Jacques Bilodeau et Claude Cormier + Associés. Au parc des Rapides, boulevard LaSalle et avenue Lacharité.