Le cadavre exquis de l’histoire de l’art

Vue de l’exposition «Carambolages» avec une scénographie de Hugues Fontenas Architecte
Photo: Didier Plowy © Rmn-Grand Palais Vue de l’exposition «Carambolages» avec une scénographie de Hugues Fontenas Architecte

Jean-Hubert Martin a déjà marqué l’histoire des expositions — et de l’art — avec la présentation des Magiciens de la terre (1989), événement au Musée Pompidou qui remettait en question les critères esthétiques dominants en donnant une place importante à des artistes venant des quatre coins de la planète. Plus de vingt-cinq ans après, voici Carambolages, exposition présentée au Grand Palais à Paris. Martin y poursuit sa critique ainsi que sa relecture de l’art, de son histoire très centrée sur l’Occident. Une histoire qui, selon lui, est « finalement restée coloniale ». Le texte de présentation de Carambolages est clair, les choix de Martin « ne suivent pas les logiques et les catégories de l’histoire de l’art ». Certes, mais encore ?

Le titre de cette exposition évoque le billard français, jeu dans lequel ce mot désigne le fait de heurter deux boules avec une seule. Cela rappellerait le travail de la pensée, la vraie, celle qui est libre et qui ose associer des idées ou des formes sans préconceptions. Cette exposition composée de 185 oeuvres, provenant de tous les continents et de tous les siècles, joue sur des jeux d’affinités formelles et intellectuelles. Elle s’oppose au schéma de l’influence et de l’évolution linéaire de « l’archaïque au classique et au baroque, du primitif au civilisé », mais aussi aux hiérarchisations, catégorisations, cloisonnements de l’histoire de l’art traditionnelle. Par exemple, Martin s’intéresse à des oeuvres dites mineures, à des types de genres artistiques méprisés — telles les scènes de genre —, à des artistes marginalisés. Car, pour Martin, il reste en art des « domaines incroyables à découvrir », des artistes et des oeuvres à déterrer de l’oubli. À voir cette exposition, on le croit, l’histoire de l’art n’est pas que celle des grands noms et des chefs-d’oeuvre. Cette installation foisonne d’oeuvres méconnues, curieuses, originales qui méritent en effet l’attention qu’on leur porte ici.

Une lecture transhistorique

Une exposition à laquelle on pourra reprocher un certain anachronisme, un certain éclectisme ? On passe, par exemple, d’une statuette Valdivia de l’Équateur, réalisée entre 3500 et 1550 av. J.-C., à une peinture italienne du XVIIe siècle… Il s’agit ici plutôt d’une lecture transhistorique. Nous pouvons y voir un héritage du Musée imaginaire de Malraux. Le travail de Martin semble s’inscrire dans une recherche sur la pérennité de certaines formes dans l’histoire des cultures sur la planète.

La présence d’une planche de photos montées par l’historien de l’art Aby Warburg dans le cadre de l’Atlas Mnémosyne est à cet égard significative. Voilà, pour reprendre une formulation de Warburg, une forme d’« histoire de fantômes pour grandes personnes », une histoire des fantômes, des thèmes et formes, qui hantent l’humanité depuis ses origines…

Dans cette exposition, le regardeur sera confronté à des créations sans tout de suite pouvoir savoir qui a fait l’oeuvre, quand elle a été faite, à quelle date, dans quelle région du monde… Martin voit dans les cartels et panneaux explicatifs une manière d’imposer une lecture des oeuvres. À l’opposé, il veut des visiteurs actifs. À l’entrée de l’exposition, le ton est donné par la présence de Listen to Your Eyes, un néon de Maurizio Nannucci.

Photo: Man Ray Trust ADAG Man Ray, «Sans titre (Radiographie)», 1925

La machine du diable

Toujours à Paris, une autre exposition souhaite elle aussi remettre en question les catégories habituelles de l’histoire de l’art. Au Musée d’art moderne de la ville de Paris, l’artiste néerlandais Jan Dibbets et le commissaire François Michaud soulignent comment la photographie a été mal comprise par l’histoire de l’art. Ils se permettent une relecture des usages de la photo qui est assez originale. Preuves à l’appui, ils montrent entre autres comment la photographie scientifique fut souvent plus inventive et créatrice que la photo plasticienne. Il faut dire que, loin d’avoir perturbé les codes de l’art, la photo artistique, au XIXe siècle et au début du XXe siècle, a essayé de copier l’art académique ou les formes d’art déjà reconnues. Selon Dibbets, la photo scientifique du XIXe siècle a constitué « un vaste répertoire de formes dans lequel puiseront les avant-gardes artistiques du début du XXe siècle », mais aussi plus tard… Pour lui, Andy Warhol et les artistes minimalistes ont poursuivi le travail formel de Muybridge et de Marey lorsque, dans les années 1870-1880, ils travaillèrent sur la décomposition du mouvement dans des images sérielles.

Dibbets veut montrer toutes les possibilités techniques et surtout imaginatives de la photo, mais aussi, d’une certaine manière, la victoire de l’image-photo sur le texte et sur une conception ancienne de l’art centrée sur la peinture.

Carambolages / La Boîte de Pandore

Commissaire : Jean-Hubert Martin. Jusqu’au 4 juillet au Grand Palais, à Paris. / Commissaires : Jan Dibbets et François Michaud. Jusqu’au 17 juillet au Musée d’art moderne de la ville de Paris.