Rodolphe Duguay, d’hier à aujourd’hui

Rodophe Duguay dans son atelier à Paris en 1925.
Photo: Source Musée et atelier Rodolphe-Duguay Rodophe Duguay dans son atelier à Paris en 1925.

À l’occasion du 125e anniversaire de naissance de Rodolphe Duguay, le Musée québécois de culture populaire de Trois-Rivières, le Musée des religions du monde de Nicolet et la Maison et atelier Rodolphe-Duguay révèlent chacun une facette de l’oeuvre de ce peintre et graveur méconnu qui, à l’exception d’un long séjour à Paris en début de carrière, choisit de passer toute sa vie sur la terre familiale, à Nicolet.

Pourquoi fréquenter l’oeuvre de Rodolphe Duguay (1891-1973) encore aujourd’hui ? Dénigré par les uns comme un peintre passéiste embourbé dans le folklore du terroir et les traditions picturales désuètes, adulé par les autres pour l’audace technique de ses bois gravés et la trouble mélancolie qui émane de ses paysages, Rodolphe Duguay rebute ou fascine. Loin du flamboiement de couleurs des paysages de Clarence Gagnon ou de l’éclat spectaculaire des grands ormes de Marc-Aurèle Fortin, les tableaux de Duguay, de petit format et de tonalités délicates et tamisées, sont à l’image de ce peintre discret et intimiste.

Il vaut mieux devenir saint en faisant un paysage que de ne pas le devenir en faisant même des tableaux religieux.

Loin d’être dépassée, son oeuvre peut encore aujourd’hui être une source d’inspiration. La preuve ? Dix graveurs, dont cinq de l’étranger, ont accepté, à l’invitation du Musée québécois de culture populaire et de la Biennale internationale d’estampe contemporaine de Trois-Rivières, de réinterpréter à leur façon six bois gravés de Duguay. L’exposition s’intitule Rodolphe Duguay, regards contemporains et se tient jusqu’au 15 janvier 2017. Toutes les propositions ne sont pas d’égal intérêt, mais toutes relèvent le défi de façon originale.

Ainsi, quatre artistes ont choisi de transposer dans leur imaginaire une oeuvre phare de Duguay, La levée des filets, où l’on voit un pêcheur ramener à lui son filet sous une lune spectrale. Chantal Harvey est la plus fidèle à l’image d’origine, mais son bois gravé laisse entrevoir que le filet ramène en fait un monstre marin surgi des profondeurs. Francine Beauvais, pour sa part, a voulu traduire la complexité des lignes de La levée des filets en couvrant toute la surface de sa gravure de mailles blanches enserrant une lune d’un jaune soufre ainsi qu’une barque à peine esquissée. Le Serbe Slobodan Radojkovic, lui, a opté pour un minuscule bateau qui tire un immense filet. Le contraste entre les lignes bleues verticales de la mer et les lignes horizontales blanches du filet suggère la fragilité de l’homme par rapport à l’immensité de l’océan.

Valérie Guimond, elle, a choisi de commenter Le portageux, qui ploie sous son fardeau en bravant la tempête. Elle a transposé le sujet dans l’univers des réfugiés : un enfant frêle se tient sur le dos d’un plus grand, tout aussi anémique, les deux munis de masques à gaz.

 

Paysage et peinture religieuse

Pour sa part, le Musée des religions du monde, à Nicolet, propose jusqu’au 12 septembre un panorama captivant de l’oeuvre de Duguay en 71 tableaux, gravures et dessins, dont la moitié seulement sont d’inspiration religieuse. L’oeuvre religieuse de Duguay, souvent de commande, n’est pas la partie la plus intéressante de sa production : elle souffre d’un sentimentalisme bien de son époque.

Seules ses gravures sur bois du Christ en croix échappent à la banalité grâce à des « cadrages surprenants » et à une technique du bois gravé inégalée à l’époque, comme le souligne Lévis Martin dans l’ouvrage de référence sur Duguay, Pour une mystique du paysage (PUL).

L’autre moitié de l’exposition est consacrée au paysage. Car Duguay est avant tout un paysagiste remarquable. En témoignent des tableaux envoûtants comme Aurore boréale, Le semeur ou Mort et résurrection. Le visiteur pourra aussi s’attarder devant certains bois gravés, dont Le grand quêteux : dans ses meilleures oeuvres, Duguay se fait le témoin d’un peuple dépossédé, opprimé et résigné, mais fier et tenace.

La maison et l’atelier de l’artiste

Enfin, la maison Rodolphe-Duguay à Nicolet présente, du 22 mai au 4 septembre, une sélection d’une donation récente comprenant 138 oeuvres. Dans l’atelier, le seul de l’époque ayant survécu aux incendies et aux destructions, le visiteur pourra admirer quatre superbes eaux-fortes des débuts de la carrière de l’artiste, quelques lavis datant de son séjour à Paris, entre 1920 et 1927, ainsi que d’admirables paysages.

Injustement éclipsée par l’irruption de la modernité picturale à la fin des années 1940, l’oeuvre de Duguay demeure, comme celle de son ami Ozias Leduc, celle d’un artiste profond, inspiré et d’une probité exemplaire.
 

Un atelier unique en son genre

Peu avant son retour de Paris en 1927, Rodolphe Duguay fait part à ses parents de son projet de construire, sur le modèle de son dernier atelier parisien, rue de Vercingétorix, un atelier qui serait attenant à la maison familiale, à Nicolet. Son père se met aussitôt à la tâche et part bûcher sur sa terre à bois ce qui sera nécessaire à la construction. Dès le retour à Nicolet du peintre en juillet 1927, Rodolphe Duguay et son père se mettent à l’oeuvre et l’atelier, surnommé L’Ermitage par celle qui deviendra son épouse, Jeanne L’Archevêque-Duguay, est fin prêt le 31 décembre 1927. Moulages, équipement pour la gravure et souvenirs du séjour en France, tout est resté en l’état. Cet atelier unique en son genre au Québec sert aujourd’hui d’écrin à une partie de la collection de la maison Duguay. Ouvert aux visiteurs de la fin mai à la fin octobre, du mardi au dimanche, le reste de l’année sur réservation (819 293-4103).

 
1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 18 mai 2016 05 h 05

    Les chevaux de Dugay...

    Sans vouloir me présenter comme un spécialiste de l'artiste et de son oeuvre, mais seulement comme un amateur qu n'a jamais cessé d'apprécier ceux-ci, le regard posé par le peintre sur ces chevaux "Canayens" qui sont maintes fois représentés par lui nous permet, je crois, de comprendre la perception personnelle qu'il avait de ce peuple besogneux, obéissant au passage des événements et passablement esseulé que nous formions à son époque. Peuple au servage économique alors exercé avec moins de maquillage que celui que nous connaissons aujourd'hui...
    A mon humble avis, on peut ici en rapprocher l'expression de celle qui, dans le présent article, est donnée à percevoir du portageux par Madame Guimond.
    En effet, puisque les chevaux en question sont ouvertement et presque toujours (peut-être même toujours ?) représentés avec la même silhouette ployante que le portageur lui-même nous montre du fardeau qu'il trimbale.
    Ce dont peut-être Madame Guimond se rappellera peut-être comme simple observation faite il y a longtemps à Nicolet, lors d'une visite improvisée d'un jeune amoureux du peintre et graveur, à son atelier ?

    Merci de m'avoir lu.