Au galop avec Les Impatients

Détail de «Fury» de Raymond Dumont
Photo: Brandon Haskel Détail de «Fury» de Raymond Dumont

L’art hors-norme a toujours pied dans un bâtiment de la rue Sherbrooke. C’est là que s’activent des gens « impatients de développer leur art ». En cours d’exposition : un étonnant troupeau de chevaux et des minithéâtres mis en boîte.

Il y en a des gris, des orangés, des verts, des roses. Certains sont tachetés, d’autres lignés. Les crinières aussi ont pris forme sous bien des fantaisies. C’est que les chevaux qui se dressent devant nous font partie de tout un manège. Ils sont issus de l’élan créatif des participants aux ateliers des Impatients, l’organisme qui mise sur l’expression artistique pour venir en aide aux personnes souffrant de maladie mentale.

La vingtaine de chevaux, et leurs cavaliers, en papier mâché et autres matériaux (carton ou bouteille en plastique, notamment) compose un ensemble très hétéroclite. Même si chacun des équidés provient de la même tête, celle d’un cheval à bascule. L’objet métallique, que Line Gamache, animatrice d’ateliers aux Impatients, conservait chez elle, est devenu moule et source de création. Il lui a fallu cependant qu’elle se montre rassurante.

« Une participante n’a pas voulu faire de cheval. Elle me disait qu’ils seraient tous pareils, puisqu’ils partaient tous de la même tête », raconte celle qui oeuvre aux Impatients depuis sept ans.

Photo: Brandon Haskel «Sur les traces de Don Quichotte», de ISAL

Après un an de travail en atelier, à raison d’un moulage par semaine, l’exposition Manège est née. Inaugurée il y a une semaine, elle est le énième projet que Les Impatients mènent depuis 1999. Sa noble mission a un double objectif : encourager l’estime de soi et démystifier la maladie par la diffusion des oeuvres réalisées en atelier. Loin de s’essouffler, l’aventure se poursuit de plus belle, à un rythme plus proche du galop que du trot.

Les Impatients tiennent quelque 45 ateliers hebdomadaires, auxquels participent quelque 450 personnes. Si le quartier général demeure le centre-ville de Montréal, sur la rue Sherbrooke près du boulevard Saint-Laurent, l’organisme rayonne tout autour. Y compris à l’extérieur de l’île.

« Ça fait un an qu’on donne des ateliers au Musée d’art de Joliette. Et on commencera bientôt à en tenir au Musée d’art contemporain des Laurentides [à Saint-Jérôme] », confie un Frédéric Palardy radieux, directeur des Impatients depuis 2013, en relève de la fondatrice, sa mère Lorraine.

À ce rythme, la ville de Québec sera bientôt rejointe. Pour le moment, huit lieux jusqu’à Drummondville offrent des ateliers, toujours en collaboration avec des institutions de la santé, comme l’Institut universitaire en santé mentale Douglas ou le CSSS Pierre-Boucher de Longueuil. La recherche médicale et la muséologie ne sont jamais très loin.

Les Impatients se sont dotés d’une collection à partir des oeuvres de ses participants. Une rigoureuse politique d’acquisition a été implantée et c’est un comité qui sélectionne, selon des critères propres aux normes muséales, ce qui mérite d’être conservé.

Le but est de contribuer à l’histoire de ce type d’art et de permettre d’éventuelles études. L’organisme montréalais peut se targuer aujourd’hui de posséder 15 000 oeuvres, soit la plus grande collection en Amérique du Nord d’art brut, dite aussi d’art hors-norme.

Juste de l’art

Art thérapeutique, rue Sherbrooke ? Non, assure Line Gamache. « Je n’analyse pas les oeuvres », dit celle qui refuse de se présenter comme thérapeute. Elle offre des activités artistiques. Juste ça, de l’art. Les Impatients, ce sont ses ouailles : l’organisme a été baptisé ainsi pour insister sur le fait qu’il ne s’adresse pas à des patients d’un quelconque docteur, mais à des « créateurs impatients de développer leur art ».

Line Gamache, qui anime aussi l’atelier de bande dessinée, les voit se développer et s’affirmer. Autant le rebelle qui trouve la manière de contourner le matériau imposé — son cheval à la carrure d’éléphant a été fabriqué avec une peluche —, que le plus timide, qui progresse.

« [Cet homme] n’était pas capable de faire un grand dessin. Je lui donnais de grandes feuilles, mais il s’en tenait toujours à des dessins d’un pouce et demi. Travailler le cheval lui a ouvert la tête. Il est passé à des grands dessins et n’a pas arrêté », souligne-t-elle avec enthousiasme.

La vingtaine de chevaux de Manège est mise en valeur par petits groupes, sur des socles blancs, variant en hauteur et dimension. Au centre de la salle d’exposition, une table réunit la tête qui a servi de moule, puis un cheval en cours de réalisation.

Les oeuvres exposées sur les murs découlent d’un autre atelier dirigé, celui de Liza Lanouilh. Elle a proposé aux participants de créer à l’intérieur d’une boîte en bois. « Chacun a mis en scène un univers très intimiste, un petit théâtre de leur vie », dit-elle. Ils ont travaillé à la manière du sculpteur américain Joseph Cornell et des assemblages hétéroclites d’un autre artiste des États-Unis, Robert Rauschenberg.

Manège

Les Impatients, 100, rue Sherbrooke Est, jusqu’au 19 juin.