Revenir sur le motif

Merrill a réservé les plus grandes huiles à un immeuble à appartements qu’il a peint plusieurs fois.
Photo: Guy L’Heureux Merrill a réservé les plus grandes huiles à un immeuble à appartements qu’il a peint plusieurs fois.

Il y a quelques années, Michael Merrill a réalisé un road trip le menant sur les sites notoires de land art aux États-Unis. Il en est revenu pour ainsi dire hanté par les oeuvres légendaires qu’il a visitées, comme en témoigne son actuelle exposition au Belgo. Des encres sur papier et des huiles sur toile et sur panneau multiplient les points de vue sur les oeuvres en question, dont l’exotisme tranche quelquepeu avec les autres représentations qui élisent plutôt l’environnement quotidien de l’artiste. Tout se passe comme si le familier se teintait de l’inconnu, et vice-versa.

Photo: Guy L'Heureux La toile «Double Negative» de Michael Merrill

Spiral Jetty (Robert Smithson), Double Negative (Michael Heizer), Lightning Field (Walter de Maria), Sun Tunnels (Nancy Holt), et aussi les oeuvres de Donald Judd près de Marfa, au Texas, sont les grands canons du land art où l’artiste a fait escale. Bien connues par leur reproduction, ces oeuvres sont toutefois déstabilisantes lors de leur expérience in situ. Le désert où elles sont campées, dans l’Utah, le Nouveau-Mexique et le Nevada, fait du trajet pour s’y rendre une véritable épreuve qui se répercute jusque dans l’expérience artistique. Monumentales, les oeuvres s’inscrivent dans des paysages incommensurables, qui s’y intègrent.

Déjà révélée par fragments, cette production à propos des oeuvres de land art est pour la première fois présentée de façon substantielle, bien que, aux dires de l’artiste, dans une version encore partielle. Michael Merrill poursuit ainsi son exploration des contextes artistiques qu’il a dépeints par le passé dans la série Painting About Art, où les oeuvres se constituaient de son regard porté sur les oeuvres des autres, et surtout sur les pourtours que sont les lieux d’exposition.

En dehors des lieux traditionnels dédiés à l’art, les oeuvres de land art sont quant à elles fondamentalement inséparables de leur contexte. En produisant à répétition des représentations de ces oeuvres, Merrill fait la preuve de leur particularité qui est de mettre l’accent sur la réception que l’on fait d’elles, alors qu’elles sont difficilement accessibles et pour cette raison souvent révélées par des reproductions. De ce fait, aucune expérience ne sera définitive, totale et englobante.

Fruit d’un exercice quotidien

L’artiste revient donc inlassablement sur les mêmes motifs, expérience que nous partageons à notre tour en observant les tableautins, qui, dans la petite salle, s’alignent posés sur un présentoir. Par leurs dimensions réduites et grâce au dispositif de présentation, les images s’offrent comme le fruit d’un exercice quotidien, un journal, qui tente de traduire un rapprochement intime avec le sujet. C’est comme si l’artiste voulait en apprivoiser les contours, démarche qui s’exprime également dans le choix du moyen, la peinture à l’huile. Bien qu’il s’agisse pour Merrill d’un retour à des amours d’il y a 20 ans, il fallut qu’il en réapprenne l’emploi ayant préféré pendant toutes ces années la gouache vinylique (Flashe) qui a octroyé à son travail une facture bien caractéristique, marquée par des aplats colorés saturés. La matérialité de l’huile est palpable et la difficulté de son exécution aussi, surtout dans quatre huiles sur panneau, disposées sur un mur à part, montrant les fameuses oeuvres de land art peintes sur le motif, dans les conditions arides du désert.

L’artiste renoue avec la pratique du pleinarisme, prisée depuis le XIXe siècle. Il intercale également des vues peintes d’après photo, dans son atelier qui figure lui aussi parmi les images, tout comme la silhouette récurrente d’une presse servant à la fabrication artisanale de papier. C’est elle qui a fourni ses larges supports aux quelques encres présentées. La manipulation de l’encre, sur de si grandes surfaces, expose le faire de l’artiste aux accidents et aux hasards, compliquant de la sorte la représentation tant des désertiques paysages que des plus banales scènes quotidiennes.

D’ailleurs, Merrill a réservé les plus grandes huiles à un motif de son environnement immédiat, un immeuble à appartements qu’il a peint plusieurs fois au gré des variations apportées par les saisons et l’heure du jour. Les huiles laissent voir des compositions rabattues, des figures dénuées de détails où ne subsiste que la clarté de leur structure. Cet immeuble revisité avec obsession s’incarne aussi dans l’espace sous forme de maquette en carton dont le volume, pour peu, ferait songer aux sculptures de Judd. Par son regard porté sur les oeuvres in situ comme sur les choses triviales près de chez lui, l’artiste pratique des connexions inédites qui font de chacun de ces lieux, quel qu’il soit, des sujets à revisiter inlassablement.

Michael Merrill

Galeries Roger Bellemare et Christian Lambert (372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 501), jusqu’au 7 mai