Arrêts sur image

Tricia Middleton a un parti pris pour l’exubérance (détail de l’œuvre «After Rigaud»).
Photo: Paul Litherland Tricia Middleton a un parti pris pour l’exubérance (détail de l’œuvre «After Rigaud»).

Voici deux cas, en apparence opposés, qui invitent à prendre notre souffle. Les expositions de Yoshihiro Suda respirent le grand vide, à un tel point qu’on a l’impression que l’artiste ne donne rien à voir. Celles de Tricia Middleton, au contraire, abondent de matériaux jusqu’à nous obliger, dans certains cas, à piétiner les oeuvres.

L’extrême modération de l’un et l’excès manifeste de l’autre les placent sur des champs bien éloignés. Osons les rapprocher au moment où deux galeries montréalaises, à une demi-heure de marche l’une de l’autre, leur consacrent des solos.

Tokyoïte de naissance et de résidence, Yoshihiro Suda pratique la sculpture sur bois de manière hyperréaliste. Et avec modestie, disions-nous : ses expos ne comportent qu’un petit nombre d’oeuvres, miniatures en plus — quatre, dans le cas actuel.

À travers ses minutieuses représentations de fleurs et de feuilles, y compris la taille, la coloration et les détails intérieurs, l’artiste japonais parle aussi, sinon davantage, de tout un environnement, de tout l’espace qu’il n’occupe pas. Comme à la galerie René Blouin, où les deux salles qui lui ont été réservées se révèlent dans leur complète nudité, avec leurs défauts, leurs états d’usure.

Un ailleurs indéterminé

Tricia Middleton, Montréalaise native de Vancouver, puise son inspiration quant à elle dans la culture, en particulier dans la littérature romanesque. De là, peut-être, ce parti pris pour l’exubérance, comme si le récit de fiction était un puits sans fond.

À la galerie Antoine Ertaskiran, qui l’accueille pour la première fois, l’artiste propose des sculptures caractéristiques de la montagne d’éléments aux teintes bleutées-mauves qu’on lui connaît. Fantaisiste, fantasque même, la signature Middleton est appelée à nous transporter dans un ailleurs indéterminé, loin de notre réalité. Il y a bientôt sept ans, déjà, elle avait par exemple transformé une salle du Musée d’art contemporain en une sombre grotte.

Il y a bien des traits distinctifs entre les discrètes interventions de Suda et les imposantes structures de Middleton. Or, elles partagent un point, celui de proposer un temps d’arrêt. Un moment figé dans le temps. L’instant photographique, en sculpture. Elles mettent en scène une situation donnée, avant sa croissance, son développement. Ou son déclin, sa fin, c’est selon, à l’instar des moulages de corps en plâtre tirés de Pompéi et exposés depuis quelques jours au Musée des beaux-arts de Montréal.

Yoshihiro Suda, dont on dit qu’il travaille à la manière de la tradition de l’ikebana, art floral, ne se contente pas de compositions ornementales. Pour l’actuelle exposition, sa troisième chez René Blouin en 15 ans, sauf erreur, Suda fige notamment une pièce, Rose, au moment où des éléments, des pétales, tombent. Plus loin, Weeds, représentation de mauvaises herbes, semble en voie de se propager à travers les craques du sol.

L’impression que l’artiste fait et refait toujours les mêmes oeuvres est tenace. Pourtant, ce que Suda imprime au lieu — un espace, un temps, un silence, notions propres à la philosophie japonaise « ma » —, offre une expérience unique.

L’expo Justine de Tricia Middleton, inspirée de l’ouvrage emblématique du marquis de Sade, Justine ou les malheurs de la vertu, instaure un climat aux limites des sensations, entre ce qui réjouit et ce qui déplaît. Le geste de l’artiste, précis, navigue aussi entre les genres, un autel type franc-maçon par ici, une figure fantomatique par là.

Ses personnages courbés, évocation furtive des Bourgeois de Calais, de Rodin, n’en sont pas moins porteurs d’un discours sur notre époque de surconsommation. Sans doute le meilleur de l’expo, cette série ambiguë qui cumule draps, cire d’abeille, peinture et matériaux organiques semble avoir été surprise par un phénomène de dame Nature, une nouvelle période de glaciation, soudaine et terrible.

Or, constat irrémédiablement réel et terre à terre, c’est la main de l’artiste qui a figé la chose, qui a arrêté sa production là, à ce moment. La main de Yoshihiro Suda, si attentionnée au moindre détail, procède de la même façon. Dans les deux cas, ce sont, quelque part, des arrêts sur image, voulus. Le hasard peut bien arranger des choses, les machines aussi, mais la prise de décision humaine demeure primordiale. Ceci est aussi vrai pour la création que pour l’avenir de la planète.

Justine

De Tricia Middleton. À la galerie Antoine Ertaskiran (1892, rue Payette, Montréal), jusqu’au 13 février et Yoshihiro Suda, à la galerie René Blouin (10, rue King), jusqu’au 27 février.