Passées maîtres de leur art

Pierre Vallée Collaboration spéciale
La relieuse Lorraine Choquet
Photo: Lorraine Choquet La relieuse Lorraine Choquet

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Ces deux femmes ont comme occupation professionnelle un métier d’art et ont acquis au fil des ans le statut de maîtres artisans. L’une, Chantal Gilbert, a choisi la joaillerie d’art, l’autre, Lorraine Choquet, la reliure d’art. Portraits.

Au départ, Chantal Gilbert lorgnait du côté du théâtre. Mais un voyage au Mexique et en Amérique latine à la fin de l’adolescence l’a fait dévier de cette voie. « J’ai rencontré un joaillier péruvien qui m’a prise comme assistante. C’est là que j’ai vu que j’avais un certain talent pour ce métier. »

De retour au Québec, elle s’inscrit à une école de joaillerie et, une fois diplômée, elle ouvre son atelier de joaillerie. « Il y a deux choses que j’aimais de ce métier d’art. La première, c’était la transformation des métaux, à cette époque l’or et l’argent. Ensuite, un métier d’art me permettait d’être une travailleuse autonome, ce qui correspondait à mon tempérament. »

Dialogue avec la matière

Chantal Gilbert s’est rapidement distinguée dans le milieu de la joaillerie d’art par son approche. « Le bijou, en tant que pièce décorative servant à habiller une personne, ne m’a jamais vraiment intéressée. C’était plutôt la thématique et la symbolique du bijou qui me fascinaient. Je me suis donc dirigée vers la joaillerie d’art de pièces uniques destinées aux expositions et aux galeries d’art. » Au fil des ans, ses pièces prennent du volume et son approche, qu’elle qualifie de dialogue avec la matière, s’apparente de plus en plus à celle de la sculpture.

Et comme Chantal Gilbert n’aime pas se répéter, elle décide ensuite d’ouvrir ses horizons en s’intéressant davantage à l’orfèvrerie. C’est à cette époque qu’elle décide de créer une série de coupe-papiers sculpturaux. Un maître coutelier qui a vu ses coupe-papiers lui suggère la coutellerie, et la voilà en train d’apprendre un nouveau métier d’art.

Les pièces qu’elle produira par la suite seront essentiellement des couteaux d’art. Elle est d’ailleurs la seule femme coutelière au Canada. « Lorsque je conçois un couteau d’art, j’essaie de m’éloigner de l’objet fondamental et de m’approcher de la sculpture, mais sans toutefois négliger l’aspect métier d’art associé à la coutellerie. La ligne qui sous-tend mon travail, c’est la lame. » Elle pousse la réflexion plus loin avec une maîtrise en arts visuels dont le mémoire porte sur la symbolique du couteau dans la société humaine. « Comment le couteau, au départ un outil et un objet utilitaire, a pris d’autres sens ? » C’est cette réflexion qui nourrit son travail de création. Les couteaux d’art qu’elle conçoit, destinés à une clientèle internationale, marient les trois techniques qu’elle maîtrise. Elle travaille tous les métaux, l’acier bien sûr, mais aussi le bronze et même des matières nobles, comme l’ivoire.

 

Des livres sculptures

Après des études universitaires en histoire, Lorraine Choquet ne sait pas trop où elle veut s’orienter. « J’étais prise dans un dilemme. Je ne savais pas si je devais mettre en avant le côté intellectuel de ma personnalité ou bien le côté manuel. » C’est un reportage à la télévision qui lui permettra de trancher ce dilemme ou, en réalité, de ne pas avoir à le trancher. « C’était un reportage sur la reliure. Je ne connaissais rien de la reliure, si ce n’était d’avoir vu de belles reliures au musée. Mais le reportage n’était pas fini que je savais que c’était le métier que je voulais exercer. »

C’est que ce métier lui permettait de réunir ses deux passions. « J’ai toujours aimé le cuir. Je me souviens d’avoir utilisé mes économies de mon premier travail d’été pour m’acheter un manteau de cuir. » Sa seconde passion, ce sont les livres. « Le métier de relieur faisait donc appel à la fois à mon côté manuel et, en raison des livres, à mon côté intellectuel. »

Comme la reliure ne s’enseigne pas à l’école, elle apprend le métier auprès d’un maître artisan. Et elle ouvre aussitôt son premier atelier. « Ce que j’apprenais auprès du maître artisan, je l’appliquais aussitôt dans mon atelier avec mes propres livres, dont je défaisais la reliure pour en faire une nouvelle. »

Ses premiers clients sont des collectionneurs de livres qui se présentent à elle afin d’obtenir une belle reliure pour des livres auxquels ils tiennent. Mais Lorraine Choquet se rend compte que cette clientèle ne sera pas suffisante pour lui assurer un gagne-pain. Elle crée donc de nouveaux objets qui sont des livres d’écriture, soit des livres fonctionnels, dans lesquels on peut écrire, mais avec de belles reliures. « Les techniques de reliure sont les mêmes depuis longtemps. Mais c’est dans la couvrure, soit la couverture du livre, et le décor, soit la façon dont on enjolive la couvrure, que l’on peut s’exprimer sur le plan créatif. »

Et comme elle enseigne aussi la gainerie, soit l’art de recouvrir de cuir les objets, elle développe également une série d’étuis et d’écrins de tailles et de formes diverses. Elle travaille tous les cuirs, mais elle a une nette préférence pour le cuir de buffle d’eau qu’elle achète auprès de tanneurs européens. « Ces tanneurs m’offrent une belle gamme de coloris. Le buffle fournit un cuir souple et durable, avec une texture très agréable. C’est un cuir très sensuel, à la fois au toucher et à la vue. »

Aujourd’hui, Lorraine Choquet travaille sur ce qu’elle nomme des livres sculptures. « Ce sont des pièces plus grosses aux formes variées qui peuvent servir de sculptures. Mais elles demeurent fonctionnelles puisqu’on y trouve toujours un livre dans lequel on peut écrire. »