Chronique polyphonique d’une disparition

Eryck Abecassis aime croiser les pratiques et forger des œuvres hors normes. «Noisindia#», spectacle pour lequel il a découpé et remonté les images et les sons bruts enregistrés en Inde, en est un exemple.
Photo: Escales improbables Eryck Abecassis aime croiser les pratiques et forger des œuvres hors normes. «Noisindia#», spectacle pour lequel il a découpé et remonté les images et les sons bruts enregistrés en Inde, en est un exemple.

Les mégachantiers de destruction des navires-citernes ont déjà fait les manchettes. Le compositeur français Eryck Abecassis et l’auteure Olivia Rosenthal en tirent un road movie musical poético-industriel, présenté au Bain Mathieu dans le cadre des Escales improbables.

Le projet de faire naître un tel concert remonte à 1989. Eryck Abecassis a alors découvert l’existence de ces sites de monumentale désolation navale lors d’un séjour au Bangladesh. « À l’époque, ces chantiers se visitaient très facilement, raconte l’artiste au bout du fil. J’ai été frappé par l’endroit, une sorte de plage apocalyptique où d’énormes tankers sont échoués et cassés, avec tous les déchets de navires. C’est une forme de poésie du désastre, c’est très troublant comme sensation. »

L’étrange expérience lui a inspiré l’idée d’un opéra tragique. Le projet mis en veilleuse a finalement refait surface en 2009 grâce à une résidence de recherche artistique de trois mois en Inde commissionnée par l’Institut français. Renouer avec les casseurs de bateaux (ship-breakers, en anglais) s’est avéré beaucoup plus difficile que prévu, ces sites n’étant plus ouverts aux regards indiscrets… La pièce veut d’ailleurs témoigner de ce « sentiment d’attente, parce qu’on pénètre très difficilement dans ces endroits, confie-t-il. J’ai vécu cette attente… »

Grâce au contact d’une ONG, il a pu capter des fragments sonores, des images vidéo et des témoignages, dont il remanie perpétuellement le montage pour chaque spectacle qu’il veut différent du précédent.

« C’est un spectacle que j’ai commencé à composer bien avant les chantiers indiens, comme un work in progress, alors j’ai toujours ressenti le besoin de le transformer, comme le recyclage de la matière qu’on trouve sur ces chantiers. » Cette création évolutive a aussi donné lieu à un opéra bruitiste de plus grande ampleur, Safety First.

Formé comme photographe et réalisateur avant de devenir musicien et compositeur, Eryck Abecassis aime croiser les pratiques et forger des oeuvres hors normes. Il a composé de la musique pour le cinéma, le théâtre, la danse et situe son style musical entre le contemporain et l’électro-noise.

Pour Noisindia#, il a sélectionné, découpé et remonté les images et les sons bruts enregistrés en Inde. En découle une pièce aux sonorités très industrielles dont il tire aussi des ambiances plus musicales, en direct sur scène avec son synthétiseur, son ordinateur et ses petites percussions. Les mots et la voix de l’auteure Olivia Rosenthal (Mécanismes de survie en milieu hostile, 2014) complètent la partition et offrent une sorte de contrepoint aux images.

« Olivia travaille beaucoup par enquête et oralité ; elle interviewe les gens et écrit par la suite en bifurquant vers le poétique. Elle m’avait préparé tout un questionnaire [avant le départ pour l’Inde], que j’ai essayé de remplir au fil de mes rencontres. Et elle m’a interviewé moi-même, puisque j’étais un peu son regard. »

Noisindia# se divise en trois parties : la route menant au chantier, un volet plus poétique à Mumbai et, finalement, le quotidien dans les chantiers. La performance finit par aborder autant l’écologie que la transformation des corps et de la matière et la folie des hommes. Les enjeux écologiques et de droits de la personne que soulèvent les ship-breakers font bien sûr partie de la fresque électro-bruitiste et visuelle, car ils dépassent nécessairement le propos artistique. « C’est un des métiers les plus dangereux au monde, affirme l’artiste. Ils font ça à la main, dans un environnement très toxique, au chalumeau, les deux pieds dans le fioul. Il y a beaucoup de chutes, d’explosions et d’accidents parfois mortels. »

Mais Eryck Abecassis insiste sur le fait que Noisindia#« raconte d’abord une histoire ». Il rejette le flot d’images immédiates déversé par les médias de masse pour leur opposer un regard où s’entremêlent poésie et docufiction. Il cherche à traduire, en son, le sentiment du désastre écologique et humain.

« C’est facile d’avoir des images de partout. Pour moi, ce qui est intéressant, c’est la fiction autour de ça. La fiction est plus forte que la réalité parce qu’elle émeut davantage. C’est une meilleure façon de rendre compte de la réalité. »

D’autres escales

Soirée spécialement concoctée pour le festival, Les Fantaisies des Escales — Bouillon #2 se déploie également au Bain Mathieu le 11 septembre. Y déambuleront notamment les circassiennes de Cirquantique, l’artiste visuel Étienne Doucet et l’Orchestre d’hommes-orchestres.

Lors de cette édition, les Escales improbables rendent hommage au sculpteur Joseph Beuys en redonnant comme lui au quotidien sa valeur créative, notamment en invitant les artistes portugais Ana Borralho et Joao Galante. Atlas Montréal (11 au 12 septembre, Maison de la cutlure Frontenac) fait participer 100 citoyens à une création théâtrale collective pour tracer le portrait de la diversité de la métropole.
Dans la continuité du projet Noisindia#, un débat public sur la métamorphose des déchets sera animé par Tristan Malavoy-Racine avec deux invités: Marie-Frane Turcotte, professeur titulaire de la responsabilité sociale et environnementale à l’UQAM ainsi que Renée Michaud, directrice générale du Centre international de référence sur le cycle des produits, procédés et services. Au Laïka (4040 boul. Saint-Laurent) le 8 septembre à 17h30. Entrée gratuite.

Noisindia#

Les 9 et 10 septembre au Bain Mathieu (2915, rue Ontario Est)