Une plongée dans le noir

Vladimir Velickovic dit vouloir secouer l’indifférence du spectateur devant l’horreur de la guerre et l’éruption quotidienne de la violence.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Vladimir Velickovic dit vouloir secouer l’indifférence du spectateur devant l’horreur de la guerre et l’éruption quotidienne de la violence.
Vladimir Velickovic, peintre et dessinateur français d’origine serbe dont l’oeuvre figurative se démarque par sa violence, sa noirceur sans concession et son extraordinaire virtuosité, expose pour la première fois au Canada, dans le bel écrin du 1700 La Poste, à Montréal. Une quinzaine de tableaux, dont plusieurs de très grandes dimensions — jusqu’à cinq mètres de largeur par trois de hauteur ! —, autant de grands dessins, une douzaine de collages et quelques sculptures, réalisés entre 2002 et aujourd’hui, permettront au visiteur d’apprécier la production récente de cet artiste de réputation internationale âgéde 79 ans, toujours inspiré et prolifique.​
 

Vladimir Velickovic voit, peint et dessine la vie en noir. Son enfance sous les bombardements nazis à Belgrade durant la Deuxième Guerre mondiale, avec ses cortèges de pendus aux réverbères et de cadavres mutilés dans les rues, marquera à jamais son oeuvre à venir.

Corbeaux à l’affût de restes humains, pitbulls traquant des fuyards, corps décapités, têtes arrachées et convulsées, potences, gibets, paysages calcinés : les motifs de ses plus récents tableaux ne font que prolonger ceux, tout aussi macabres, des décennies précédentes — rats et rapaces, crochets auxquels pendent ou non des cadavres sanguinolents et sans tête, coureurs sautant dans le vide.

L’oeuvre puissante de Velickovic est inexorablement noire, à la limite du supportable. Elle peut séduire et envoûter par sa démesure, sa lucidité et sa grandeur tragique, mais aussi agresser, offenser ou même rebuter du fait de ses corps torturés, de ses visions dantesques et de sesmises en scène brutales d’atrocités. Au risque d’ailleurs d’une certaine complaisance dans l’horreur et d’un ressassement obsessionnel des mêmes motifs.

En entrevue au Devoir, Velickovic dit vouloir secouer l’indifférence du spectateur devant l’horreur de la guerre et l’éruption quotidienne de la violence. « Ma peinture a un côté dénonciation. Ce n’est pas une apologie de la violence, mais un constat de l’état du monde. Et je me sens une obligation de réagir à ce qui se passe », que ce soit à Srebenica dans la Yougoslavie agonisante des années 1990, ou à Abou Ghraïb ou Alep aujourd’hui. Ses oeuvres, jamais anecdotiques, témoignent de la permanence de la barbarie.

Le choix du noir

Velickovic explique qu’il a fait depuis longtemps « le choix du noir », car l’artiste ne peut pas tout faire, il doit choisir. « Le noir, c’est la plus belle couleur qui existe », affirme-t-il, et celle qui traduit le mieux ce qu’il tente d’exprimer. « Le noir est une façon de dire les choses le plus directement possible, de la manière la plus simple et la plus efficace. » Non pas que la couleur ne puisse pas exprimer l’angoisse ou la terreur, comme chez Van Gogh. Mais après une parenthèse d’explosion de couleurs dans sa peinture après son installation à Paris en 1966, Velickovic s’est aperçu que la couleur ne fonctionnait pas pour lui. « J’ai très vite refermé ma boîte à couleurs pour aller à l’essentiel. » Il travaille toujours le côté brut, rugueux, de la toile, comme en un combat avec elle, souvent avec la paume de la main.

Dans ses toiles récentes, le rouge des brasiers ou des blessures et le bleu de certains fonds permettent toutefois à l’oeil de respirer. Car les tableaux narratifs de Velickovic ne sont pas des scènes ou des paysages à contempler, mais des espaces inventés qui vous happent, vous « avalent », dirait Réjean Ducharme.

Et si les dessins et les collages, assemblages un peu chaotiques de tous les motifs de l’artiste, sont moins dérangeants que ses tableaux, ils se révèlent tout aussi intrigants.

La présentation de l’exposition est attrayante et plutôt réussie, compte tenu de la contrainte imposée par les grandes dimensions de certains tableaux. Le recul nécessaire à l’observation des grandes toiles est plutôt satisfaisant.

En vous rendant au 1700 La Poste, préparez-vous donc à vivre une expérience stimulante, mais troublante : une plongée dans le noir, dans une nuit émaillée d’inquiétantes lueurs rouge sang, comme des éclairs striant le néant.

Trois questions au peintre

Sur la noirceur de sa peinture

« C’est injuste de demander à la peinture d’être juste décorative, belle, agréable. On ne demande pas ça à la littérature, au cinéma ou au théâtre. »

Sur une certaine similitude avec Francis Bacon

« Quand j’ai parlé à Bacon du rapprochement que certains faisaient entre sa peinture et la mienne, il a répondu avec son cynisme habituel : “Ceux qui disent ça n’ont rien compris à votre peinture, et encore moins à la mienne.” Quant à moi, j’ai découvert Bacon très tard, vers 1965. Ma formation était déjà faite… Bacon est introspectif, lui, il fait son portrait tout le temps. Moi, je regarde le monde. »

Sur un certain art actuel

« Ces gens-là sont souvent incapables de dessiner ou de peindre. L’art n’a jamais été aussi infantile que maintenant. Il n’y a que des poupées, des petits chiens ou des jouets d’enfant agrandis (Jeff Koons)… Ces artistes vont se retrouver dans le trou qu’ils ont eux-mêmes creusé avec beaucoup d’énergie. L’histoire va montrer que c’est une période absolument inacceptable. C’est vraiment aberrant… La peinture, on ne peut pas la proclamer ringarde ou réactionnaire, parce qu’elle continue à se faire, et il n’y a pas de raison que ça cesse. »

Un catalogue

L’exposition Vladimir Velickovic est accompagnée d’un catalogue bilingue sous la direction de la commissaire Isabelle de Mévius, patronne du 1700 La Poste, avec des textes de la critique d’art Évelyne Artaud et du philosophe et collaborateur au Devoir Georges Leroux, ainsi que des poèmes de Fernand Ouellette et de Dario De Facendis.

Vladimir Velickovic

1700 La Poste (1700, rue Notre-Dame Ouest, Montréal) du 21 mars au 21 juin