Quand la Côte-de-Beaupré inspirait les peintres

Maurice Cullen, Paysage près de Beaupré, 1896-1897
Photo: MBAM Maurice Cullen, Paysage près de Beaupré, 1896-1897

Il est difficile aujourd’hui d’imaginer que la Côte-de-Beaupré, défigurée au cours des années 1950 par la construction du boulevard Sainte-Anne et un développement urbain anarchique, ait déjà pu accueillir une colonie d’artistes séduits par son caractère champêtre et pittoresque ! Pourtant, à la fin du XIXe siècle, une vingtaine de peintres de Montréal et de Toronto, en grande majorité anglophones, y installèrent leurs chevalets ; parmi eux, six artistes et un écrivain faisaient bande à part aussi bien en raison de leurs liens d’amitié que de leurs affinités artistiques.

Dans un album richement illustré intitulé Beaupré 1896-1904. Lieu d’inspiration d’une peinture identitaire, Madeleine Landry, coauteure d’un ouvrage sur les trésors de l’art sacré dans la Côte-de-Beaupré, lève le voile sur cet épisode méconnu de l’histoire de l’art au Québec.

Ce groupe d’artistes réunissait, autour de William Brymner (1855-1925), le pilier du groupe, les peintres Maurice Cullen, James Wilson Morrice, Edmund Morris, William Cruikshank et Edmond Dyonnet, plus connu par la suite comme directeur de l’École des beaux-arts de Montréal, ainsi que l’écrivain Paul Lafleur, d’origine suisse protestante et de culture anglophone.

Les membres de ce qu’on peut appeler le groupe de Beaupré avaient en commun d’avoir étudié la peinture en France et de fréquenter à Montréal le Pen and Pencil Club. Ce club, fondé en 1890, rassemblait des peintres, des musiciens et des écrivains, mais aussi des gens d’affaires, des universitaires et des collectionneurs qui se rencontraient régulièrement pour débattre. Beaupré deviendra l’équivalent des quartiers d’été du Pen.

À la fin du XIXe siècle, explique Madeleine Landry, certains peintres canadiens cherchèrent à s’émanciper de la tutelle de la peinture européenne et à forger une identité et un art nationaux sur la base d’un passé mythique incarné par les traditions, l’habitat et le mode de vie « authentiques » de l’habitant canadien-français, qu’on aimait croire inchangés depuis les débuts de la Nouvelle-France. Or la Côté-de-Beaupré, un des lieux favoris des artistes depuis déjà le milieu du XIXe siècle, représentait justement pour le groupe réuni autour de Brymner ce « lieu de continuité » avec les origines du pays et « un réservoir d’authenticité et de richesse spirituelle ».

L’oeuvre du groupe de Beaupré témoigne, selon l’auteure, de cette profonde quête identitaire, à contre-courant de l’idéologie impérialiste encore dominante à cette époque. Aussi la riche production de ces six peintres est-elle résolument régionaliste — scènes à caractère rural sans aucune trace de modernité — en même temps que relativement audacieuse sur le plan esthétique, surtout dans le cas de Morrice et de Cullen. Morrice peindra d’ailleurs à Beaupré les premiers tableaux impressionnistes jamais peints au Canada.

Malgré certains raccourcis attribuables sans doute au format de l’ouvrage qui donne priorité à l’illustration, le texte de Madeleine Landry est appuyé sur des sources solides et sur une étude thématique approfondie des oeuvres. Le groupe de Beaupré peut selon elle être considéré comme précurseur du Groupe des Sept, quelques années plus tard.

Les membres du groupe de Beaupré

William Brymner (1855-1925): né en Écosse, un des six fondateurs du Pen and Pencil Club. Enseigna à plusieurs peintres québécois importants, dont Clarence Gagnon et Edwin Holgate.

Maurice Cullen (1866-1934): né à Terre-Neuve, surnommé « le peintre de la neige ».

William Cruikshank (1848-1922): né en Écosse, connu surtout comme illustrateur et dessinateur.

Edmond Dyonnet (1859-1954): Français d’origine, il était « l’âme » du Pen and Pencil Club, qui tenait ses réunions dans son atelier.

Edmund Morris (1871-1913): né en Ontario, il s’intéressa vivement à la culture des autochtones. Il se suicida et son corps fut retrouvé au pied du cap Tourmente.

James Wilson Morrice (1865-1924): né à Montréal, il renonça à une carrière dans la finance pour consacrer sa vie de nomade à la peinture, surtout en Afrique du Nord et aux Antilles.

Paul Lafleur (1860-1924): fils d’un pasteur protestant, il fut éduqué en anglais. Il écrivit quelques nouvelles et fit de nombreuses interventions écrites devant le Pen and Pencil Club.

Beaupré 1896-1904

Septentrion

Lieu d’inspiration d’une quête identitaire

Québec, 2014, 206 pages