Entre prisons et libertés

Vue sur Les résonances de l’image de Donatella Landi
Photo: L.-P. Côté © Galerie de l’UQAM Vue sur Les résonances de l’image de Donatella Landi

Entre les paysages sonores si soignés de Donatella Landi et les précaires constructions en carton de Mélanie Martin, il y a, a priori, tout un océan. Or, dans les deux cas, il est question de la fabrication d’un monde, que celui-ci soit idyllique, ou protecteur, ou même vital. Présentés simultanément dans les salles de la Galerie de l’UQAM, les films et vidéos de la réputée Italienne et l’installation de fin de maîtrise de la Québécoise se rejoignent aussi du fait qu’il s’agit d’oeuvres immersives, de celles qui nous plongent dans un état de recueillement.

 

Comme elle le fait souvent, la galerie universitaire réunit une figure internationale, à découvrir, et une artiste d’ici, à connaître. Elles ont chacune leur espace bien distinct, ce qui leur évite de souffrir de la comparaison. Quoique…

 

Le travail en images et en sons de Donatella Landi est si précis qu’il gagne à être expérimenté seul, écouteurs à l’appui. C’est le cas de la vidéo Casting Madonna (2011), qui ouvre ce premier solo en terre canadienne, intitulé Donatella Landi. Les résonances de l’image. Dans cette suite de portraits très actuels, mais soufflés par l’histoire de la peinture italienne, l’artiste impose un face à face très intime entre le sujet et le spectateur.

 

Ces mères avec enfant gardent la pose, pratiquement immobiles. Si le bambin s’agite et impose quelques légers replacements, c’est l’environnement sonore - le vent, notamment - qui apporte sa distorsion au tableau. Du coup, tout le hors-champ et plein de détails à l’intérieur du cadre prennent du relief, comme cet écran vert - le green screen propre au tournage cinématographique. Dans son mélange de réel et d’imaginaire, de passé et de présent, d’iconographie religieuse et d’Italie vernaculaire, Casting Madonna pose un pied dans la mémoire collective et un autre dans les souvenirs personnels de chaque spectateur.

 

Face à face

 

L’art de Landi s’appuie sur ce type de contrastes. Le morceau de résistance de l’expo à l’UQAM, l’installation Le déjeuner sur l’herbe/Zoo (1993-2009), en est imbibé. Il consiste en deux éléments, un film projeté sur trois grands écrans et un ensemble de sept vidéos diffusées sur des petits moniteurs. Reliés par leurs bandes sonores plutôt ténues, ils se font face et occupent une vaste aire ouverte dans laquelle on déambule pour se perdre volontiers dans un espace-temps indéterminé.

 

L’opposition palpable dans la diversité des supports trouve écho dans le contenu. Dans Zoo, on défile devant une série d’animaux en cage. Dans Le déjeuner sur l’herbe, on assiste, davantage passif, à une longue séance d’oisiveté en plein air. Yeux en gros plan qui nous regardent d’une part, panorama de personnages insouciants de notre présence d’autre part. La prison des uns par opposition à la liberté des autres. Ton documentaire face à une mise en scène.

 

Encore ici, la référence à l’histoire de l’art, en particulier à ce pivot vers la modernité qu’est le tableau d’Édouard Manet - Le déjeuner sur l’herbedate de 1863 -, permet d’accentuer les contrastes. Ce monde rêvé qu’on se fabrique depuis près de deux siècles, cette société du loisir tant décriée, se fait au détriment de la réalité, de la nature. Très habile, sans le hurler, Donatella Landi nous invite à y méditer.

 

Une troisième oeuvre vidéo complète l’exposition, Mio caro mia adorata (2013), dans laquelle l’artiste oppose un récit en voix off à des plans fixes d’un ruisseau. Cette première incursion dans l’univers de Donatella Landi, largement exposée en Europe et présente à l’actuelle Biennale de Venise, est un projet signé Louise Déry, directrice de la Galerie de l’UQAM.

 

Une caverne pour l’ennui

 

De son côté, Mélanie Martin use de moyens rudimentaires et de matériaux pauvres pour occuper quasi toute la salle qui lui a été réservée. L’installation Can I Stop Being Worried Now ?, qui se présente comme une caverne, refuge ou prison, nous confronte également à la question essentielle du divertissement et de l’ennui. Sa construction est tout aussi déroutante que le labyrinthe qu’elle évoque. Elle nous mène, sans qu’on s’y attende, à une série de pétards mouillés paradoxalement fort efficaces.


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