Décryptage - Déplacer ou ne pas déplacer?

Mémoire ardente a dû déménager de la place Jacques-Cartier vers les alentours du marché Bonsecours.
Photo: François Pesant Le Devoir Mémoire ardente a dû déménager de la place Jacques-Cartier vers les alentours du marché Bonsecours.

Décryptage, série en sept temps sur l’art public au Québec, aborde chaque semaine un enjeu propre à cette forme qui connaît un regain d’intérêt à l’heure de l’animation culturelle des villes. Aujourd’hui : les déplacements (souvent controversés) d’oeuvres et la question de l’in situ.

 

 

Le projet de déménagement de la monumentale sculpture L’homme d’Alexander Calder, sur l’île Sainte-Hélène, a refait surface cette année. Et avec lui, le bal des arguments a repris. Déplacer ou ne pas déplacer une oeuvre d’art publique ? Retour sur un autre cas pour mettre en lumière le débat.

 

Derrière sa masse cubique de granit rosé, la sculpture Mémoire ardente révèle, par les petites ouvertures qui la parsèment, des noms montréalais de rues, de lieux et des verbes décrivant des actions simples. Antichambre de la mémoire, entre intrusion voyeuse et flânerie poéticohistorique. L’oeuvre de Gilbert Boyer, commandée dans le sillage des festivités du 350e anniversaire de Montréal, a été dévoilée en 1994 sur la place Jacques-Cartier. Retirée en 1997, elle a connu sa seconde inauguration en face du marché Bonsecours… l’an dernier.

 

Motif de son retrait ? La Ville entreprenait alors les importants travaux qui permettent aujourd’hui d’apprécier les vestiges de Montréal. Raison de son si long séjour dans les entrepôts municipaux ? La complexité de son transfert, compte tenu de l’oeuvre, des intentions de l’artiste et des critères entourant sa conception. Plusieurs sites ont été proposés.

 

Car l’art public est souvent rattaché au lieu où il se déploie, quoiqu’à des degrés divers qu’il appartient d’évaluer au cas par cas, selon Véronique Rodriguez. Cette historienne de l’art et professeure au collège Ahuntsic a analysé le concept d’in situ dans ses travaux de maîtrise. Un enjeu qui revient souvent dans le débat entourant le déménagement des oeuvres.

 

« Une oeuvre est in situ si, quand on enlève ou ajoute un élément, l’oeuvre n’est plus compréhensible, l’oeuvre n’est plus »,explique-t-elle, soulignant qu’aucune à Montréal (à part celles intégrées à l’architecture en vertu de la politique du « 1 % »), n’est « a priori indéplaçable ». « Très peu sont site specific, mais plusieurs intègrent un périmètre élargi du lieu. »

 

Et définir ce périmètre s’avère d’autant plus difficile quand les oeuvres découlent de concours ou de commandes - et c’est le cas de la majorité de la collection montréalaise et des créations issues du 1 %.

 

«Il faut d’abord connaître le contexte de réalisation, note Mme Rodriguez. Quand on commande une oeuvre publique, il y a un cahier des charges extrêmement précis et contraignant. Souvent, on impose un seul lieu à l’oeuvre, les artistes en tiennent compte.»

 

Mémoire ardente ne pouvait pas avoir d’ancrages trop profonds à cause des vestiges. L’oeuvre devait être traitée sur toutes ses faces, et avec des matériaux particuliers. « Des contraintes qui font qu’elle perd son sens si on la met ailleurs. »

 

Plus de bruit que de mal

 

Dans la collection de la Ville de Montréal, il y a eu peu de déménagements, note Francyne Lord, qui dirige le Bureau d’art public (voir l’encadré). « On a des critères très précis pour le transfert », explique-t-elle. Il faut que le site pour lequel elle a été créée n’existe plus, que l’aménagement ait complètement changé ; que l’oeuvre soit devenue trop fragile pour rester à sa place, ou que son environnement immédiat soit devenu une menace à sa conservation. On en profite alors pour restaurer les pièces.

 

On doit traverser la frontière pour trouver le cas le plus spectaculaire d’une oeuvre démantelée et non remontée en raison de son caractère in situ, celui du Tilted Arc de Richard Serra. Le rejet public de l’immense structure d’acier courbé qui formait un écran entre la fontaine et l’édifice du Federal Plaza, à New York, a fait l’objet d’un procès.

 

Au Québec, le déménagement de Mémoire ardente n’a pas fait autant couler d’encre que celui de La joute de Jean-Paul Riopelle, qui a finalement troqué l’écrin du Parc olympique pour celui du Quartier international. Débat enflammé par la renommée de Riopelle - et son décès survenu la même année que le retrait de la fontaine-sculpture du site des Jeux olympiques, à l’occasion desquels l’oeuvre (acquise par le Musée d’art contemporain grâce à des mécènes) y avait été installée.

 

Le « cube de Boyer », comme on l’a familièrement appelé, avait déclenché une levée de boucliers chez certains citoyens, journalistes et politiciens avant même d’être inauguré, alors que l’oeuvre n’existait que sur papier. Au point qu’on a cru à son démantèlement… Son retour dans l’arène publique, à quelques pas de la place Jacques-Cartier, est finalement un (relatif) succès, selon Mme Rodriguez.

 

« Ça fonctionne, mais ça ne respecte pas intégralement l’oeuvre telle qu’elle était au départ. Et le cadran solaire [intégré dans l’oeuvre] fonctionne moins bien avec les arbres autour… »

 

Quelques déplacés

Une copie du Monument à Jacques-Cartier de Joseph-Arthur Vincent trône maintenant sur le square Saint-Henri. La statue originale a été mise à l’abri dans la station de métro Saint-Henri.

Le Monument à John Young de Louis-Philippe Hébert a migré rue de la Commune pour faire place au musée de la Pointe-à-Callière et à la mise en valeur des vestiges de la fondation de Montréal.

Érigé en face de l’ancienne prison du Pied-du-Courant, le Monument aux Patriotes s’élève maintenant sur le site même de l’ancien lieu carcéral pour le protéger des déjections tombant du pont Jacques-Cartier.

L’homme d’Alexander Calder a déjà été déplacé de son site original de l’Expo 67, laissé à l’abandon, pour prendre place un peu plus loin sur l’île Sainte-Hélène, au parc Jean-Drapeau.

Autre œuvre de l’Expo, autre déplacement dans le périmètre de son site d’origine sur l’île Sainte-Hélène : le Phare du Cosmos d’Yves Trudeau.

Malmené par l’achalandage sur la place Crémazie, le Monument à Louis-Octave Crémazie de Louis-Philippe Hébert a retrouvé son site d’origine au carré Saint-Louis.

3 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 15 août 2013 09 h 25

    Hier je t'aimais

    Cette oeuvre de Gilbert Boyer semble bien amochée (on laisse même pousser la mauvaise herbe dessous). On dirait une patate chaude dont on s'est délesté au milieu de nulle part, montrant par là, et avec ostentation, son peu de considération pour elle...

    Heureusement toutes les oeuvres publiques ne souffrent pas de ce traitement, même après des décennies qu'on les ait choisies.

  • Bernard Gervais - Inscrit 15 août 2013 13 h 32

    L'oeuvre de Boyer et Jacques Cartier

    Si je me souviens bien, cette oeuvre de Gilbert Boyer avait été installée à la place Jacques-Cartier à l'occasion des fêtes marquant les 350 ans de fondation de Montréal, soit en 1992.

    Puis, peu de tems après, elle avait été enlevée. Allez donc savoir pourquoi ? Le fait de la revoir récemment et plutôt dans le parc du Vieux-Port, rue de la Commune, m'a étonné.

    Cette sculpture n'a jamais fait l'unanimité, comme cela arrive souvent pour des oeuvres d'art moderne. Quant à moi, j'ai toujours trouvé étrange qu'on ait pas encore érigé un monument de Jacques-Cartier sur la place qui porte pourtant son nom dans le Vieux-Montréal. De plus, entre nous, cela ferait contrepoids à la colonne Nelson, le seul monument (souvenir du régime britannique) qu'on peut voir à cet endroit....

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 15 août 2013 13 h 52

      Lorsque la statue de Nelson fut érigée, cet emplacement ne portait pas son nom actuel. C'est en réaction à l'installation de cette statue que l'endroit fut baptisé "Place Jacques Cartier", pour contrebalancer cette initiative coloniale.