Décryptage - Sculptures pédagogiques ou musée de cire-bronze?

En décembre 2012, quatre femmes « historiques » sont apparues sur la façade sud du Parlement : trois « suffragettes », Thérèse Forget-Casgrain, Marie Lacoste Gérin-Lajoie et Idola Saint-Jean, ainsi que la première députée de l’histoire du Québec, Marie-Claire Kirkland.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir En décembre 2012, quatre femmes « historiques » sont apparues sur la façade sud du Parlement : trois « suffragettes », Thérèse Forget-Casgrain, Marie Lacoste Gérin-Lajoie et Idola Saint-Jean, ainsi que la première députée de l’histoire du Québec, Marie-Claire Kirkland.

Décryptage, série en sept temps sur l’art public au Québec, aborde chaque semaine un enjeu propre à cette forme qui connaît un regain d’intérêt à l’heure de l’animation culturelle des villes.

Québec — Avant l’automne 2012, il n’y avait pratiquement aucune femme dans l’aréopage de statues sur et aux alentours de l’hôtel du parlement à Québec. Moins d’une dizaine, dont deux personnages bien identifiés, héroïnes religieuses de la Nouvelle-France : Marie de l’Incarnation et Marguerite Bourgeoys. Les autres ? Des femmes-allégories : la Poésie et l’Histoire, à gauche de la tour centrale, et, à droite, symétriquement, la Religion et la Patrie. Si ces six femmes se trouvent en bonne place, en haut, près de l’horloge de la tour centrale, trois autres prennent place au pied du monument en hommage à Honoré Mercier : l’Éloquence ailée dévoilant l’Abondance agricole, en face. En arrière, un personnage féminin symbolise le patriotisme. Autrement dit, « la » femme, autour du parlement à Québec, incarnait plus souvent des valeurs, des notions, que des personnages historiques ayant agi sur terre.

 

Depuis le 5 décembre 2012, quatre femmes « historiques » sont apparues sur la façade sud du parlement : trois « suffragettes », Thérèse Forget-Casgrain, Marie Lacoste Gérin-Lajoie et Idola Saint-Jean, ainsi que la première députée de l’histoire du Québec, Marie-Claire Kirkland, qui siégea de 1961 à 1973. Aux côtés - ironie voulue - de la statue de Maurice Duplessis, lui qui s’était farouchement opposé au vote des femmes, acquis en 1940.

 

Style figuratif

 

En tout, 19 artistes ont soumis des propositions présentées à un comité dirigé par la députée de La Pinière, Fatima Houda-Pepin, comprenant des représentants de l’Assemblée nationale, la Ville de Québec, la Commission de la capitale nationale et le Conseil du statut de la femme. Sur le plan esthétique, la commande était claire : l’oeuvre devait comporter des « personnages, d’abord pour des raisons pédagogiques et didactiques », explique Mme Houda-Pepin avant d’ajouter: « Pour faire comprendre le combat des femmes en politique, il fallait qu’on fasse comprendre qu’elles ont été en chair et en os. » Le style figuratif s’inscrivait aussi « en harmonie avec le site du parlement », où les hommes de bronze étaient déjà nombreux.

 

Le sculpteur choisi, Jules Lasalle, est aussi l’auteur d’un Robert Bourassa de facture très « réaliste », devant le parlement. Si ce dernier tient des plans de la Baie-James, les suffragettes, elles, ont en main un projet de loi pour légaliser le vote des femmes. Dans le comité de sélection de l’oeuvre, il y avait une personne spécialisée en art public, certifie Mme Houda-Pepin.

 

Controverse esthétique

 

Le style réaliste, figuratif, ne plaît pas à tout le monde. Il a suscité nombre de pamphlets depuis la controverse monstre autour du René Lévesque « nain » (de Fabien Pagé), installé en 1999, mais expédié dès 2001 à New Carlisle (lieu de naissance de l’ancien premier ministre) et remplacé par un René Lévesque agrandi… mais devenu vaguement « zombie » ou « golem », selon les mots de gens proches du dossier.

 

Cette controverse fait dire à Lise Lamarche, professeure d’histoire de l’art à la retraite de l’Université de Montréal, que « quelque chose s’est perdu » en matière de statuaire politique au Québec. Difficile de faire mieux que les chefs-d’oeuvre des grands sculpteurs Louis-Philippe Hébert et Alfred Laliberté qui, à eux deux, ont fait une bonne partie des plus belles statues placées devant le parlement.

 

Mais doit-on continuer de commémorer de la même manière qu’avant, avec des statues ? Pourquoi pas ? répond un artisan de Québec, Charles-Olivier Roy. Grâce à l’imprimerie 3D, il a d’ailleurs reconstitué le bronze du chevalier de Lévis (1719-1787) de Hébert, reproduction de bronze qui a été installée en juin sur la terrasse de Lévis. (Bientôt, pour obtenir des statues plus « ressemblantes », imprimerons-nous des clones de personnages marquants de leur vivant ?)

 

Le monument en hommage aux femmes en politique n’a pas été exempt de controverse esthétique. Alain Sirois, un habitant du Vieux-Québec, pestait dans Le Soleil, le 12 janvier, contre l’ajout, sur la colline parlementaire, d’une autre « grosse oeuvre figurative et platement documentaire ». Cette sortie rappelle celle de l’écrivain Claude Jasmin qui, dans une lettre au Devoir en 2001, dénonçait une « mode actuelle d’un art “soviétique” » relevant du style des « musées de cire, aux momies figées ». Fustigeant les « responsables » de ces oeuvres, il y voyait « le triomphe des ignorants en histoire de l’art ».

 

Interrogés, plusieurs de ces « responsables » marchent sur des oeufs. Car ce style ultrafiguratif, ce sont les comités, souvent faits d’amis et de membres de la famille du « statufié », qui l’exigent. « L’artiste se fait constamment dire : “ Votre esquisse ne lui ressemble pas assez”» Ou, encore, “le comité va refuser une pause choisie par l’artiste” », confie Denis Angers, qui a été directeur des communications de la Commission de la capitale nationale jusqu’à la fin de juin.

 

En matière de statuaire politique contemporaine, faudrait-il reprendre le mot d’André Gide : « Familles, je vous hais » ?

5 commentaires
  • Philippe Dubé - Abonné 17 juillet 2013 08 h 08

    Les bonhommes et les bonne-femmes du Parlement

    Quel triste spectacle de voir ce petit théâtre de polichinelles sur la colline parlementaire qui tente de nous raconter une Histoire comme s'il s'agissait d'un conte de fées. L'imaginaire québécois sait se faire riche quand il s'agit de cinéma, de chanson, de danse et de théâtre mais au chapitre de la sculpture publique le choix des politiques se porte la plupart du temps sur de réels navets. Comme tous types de programmation, le programme sculptural de l'Hôtel du Parlement devrait être confié à des professionnel(le)s du domaine car il s'agit d'art, d'esthétique et de représentation de l'Histoire. Aurait-on idée de confier n'importe quel programme culturel à des élus et leur aéropage? On constate le gâchis des conservateurs qui s'amusent à "décorer" Ottawa en train de devenir la nouvelle Ville-Reine du Canada. Québec est malheureuseument sur cette voie de dérive avec ses personnages de bronze qui gesticulent comme des pantins. Assez c'est assez, la salle est maintenant comble.

  • France Marcotte - Abonnée 17 juillet 2013 08 h 12

    Sveltes

    Ce qui me frappe à première vue, c'est la silhouette idéalisée de ces femmes. À part leur visage, l'artiste s'est-il inspiré de leur corps réel?

    Et plus la silhouette est mince est harmonieuse, plus la robe est courte...
    C'est vrai qu'il y a l'époque, mais, coïncidence? le physique enrobé de Marie Lacoste Gérin-Lajoie est bien dissimulé par les tissus de bronze.

    Tout cela est bien important quand on veut rendre hommage à des femmes de tête, n'est-ce pas.

    Peut-être que le recours d'une femme sculpteure aurait eu plus de pertinence si on avait voulu honorer ces femmes en ne leur faisant d'affront d'en idéaliser le physique pour les rendre, même en statue, séduisantes.

    • France Marcotte - Abonnée 17 juillet 2013 09 h 34

      ...l'affront.

  • Michelle Décarie - Abonnée 18 juillet 2013 11 h 45

    Oeuvres des apprentis!

    Québec est une ville magnifique, je crois qu'elle mérite mieux. Dans ma dernière promenade pour le centre historique, je suis resté coi face a la qualité de ces sculptures... d'une médiocrité ulcérant! Le débat entre figuratif et non figuratif, n'as rien a voir la dans... c'est le travail du dit comité des connaisseurs et du sculpteur qu'est en cause: pitoyable, affreux; pauvre René Levesque...c'est la rigolade.

    • Louka Paradis - Inscrit 19 juillet 2013 09 h 52

      En effet, quelle laideur !

      Louka Paradis, Gatineau