Tàpies, le Catalan libre

Antoni Tàpies, Sans titre (1972). De la série «Suite Catalana», aquatinte, 76,1 x 101,5 cm MBAM, don de Yvon Tardif, m.d.
Photo: © Succession Antoni Tàpies / SODRAC (2012) Antoni Tàpies, Sans titre (1972). De la série «Suite Catalana», aquatinte, 76,1 x 101,5 cm MBAM, don de Yvon Tardif, m.d.

Trop rare à Montréal, l’oeuvre d’Antoni Tàpies, peintre catalan dont l’art a marqué la deuxième moitié du XXe siècle, fait une brève incursion au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). Décliné en 33 estampes, l’hommage offert à l’artiste décédé en février 2012 entrouvre une porte sur l’art atypique de cet amoureux des textures et du papier.

Avec un seul tableau de Tàpies dans toute la métropole, intégré à la collection du Musée d’art contemporain (Vellut granate, 1963), il faut saisir cette rare occasion de goûter à la production pourtant prolifique de cet artiste représenté dans les plus grands musées d’art moderne du monde, dont le MoMA, le Guggenheim et le Centre Pompidou.


Une précieuse fenêtre s’ouvre donc au MBAM, qui expose depuis mardi et jusqu’au 9 décembre 33 estampes et un dessin de ce Barcelonais inclassable, tirés de sa collection d’arts graphiques qui en regroupe en tout près d’une centaine.


Intitulé In Memoriam, ce clin d’oeil furtif permet d’apprécier la touche unique de Tàpies, gourmand d’art graphique et fils de parents éditeurs, dont toute l’oeuvre exhale l’amour du papier, de la calligraphie et de l’imprimé sous toutes ses formes. Héritier de Joan Miró et grandement influencé par Klee, Antoni Tàpies, peintre, sculpteur et graveur, demeurera durant ses 40 ans de carrière fidèle à son style unique, resté en marge des grands mouvements de l’art moderne. La production présentée au MBAM, qui comprend des oeuvres tardives (jusqu’en 1988), illustre la constante expérimentation à laquelle s’adonnait Tàpies, avec des techniques de gaufrage, de flocage et d’impressions diverses, à la recherche constante de textures très expressives.


Son obsession pour la croix, les lettres et le graffiti, sa palette quasi monochrome obnubilée par le noir, rarement ponctuée d’explosions de rouge ou de tons bistre, resteront jusqu’à sa mort son vocabulaire de prédilection.


« Les peintures de Tàpies soulèvent plus de questions qu’elles n’offrent de réponses. Il n’y a jamais d’iconographies précises, mais des gestes calligraphiques et des techniques diverses. Il est toujours resté en marge de mouvements de l’art moderne de son époque, comme le pop art ou l’automatisme », explique Anne Grace, conservatrice en chef de l’art moderne au MBAM.


Inspiré par la philosophie orientale, Tàpies traverse dès 1945 ses oeuvres de larges traits noirs au pinceau, rappelant la calligraphie japonaise. Son ascension est fulgurante. Exposé à Barcelone en 1948, puis à New York dès 1950, il participe en 1952 à la Biennale de Venise. Les musées d’Europe, du Japon et d’Amérique appuient rapidement son travail singulier. « Tout en étant difficile à déchiffrer, Tàpies s’est posé comme un défenseur de la Catalogne », explique Anne Grace.


Deux magnifiques oeuvres arborant le rouge et le jaune de la Catalogne traduisent d’ailleurs cette passion bouillonnante de l’artiste, victime de la guerre, pour son coin de pays. Minimalistes, lancées à la manière de slogans indéchiffrables, ces oeuvres tiennent parfois plus de l’écriture que du dessin.