Écarts critiques

Marie-Pier Théberge, Figurines deux point zéro Artisme, 2012
Photo: Marie-Pier Théberge Marie-Pier Théberge, Figurines deux point zéro Artisme, 2012

La biennale d’art numérique tire déjà à sa fin. Plusieurs des projets exposés dans le cadre de cette première édition faisaient la part belle aux expériences perceptuelles misant sur les effets lumino-sonores que le numérique permet de mettre en scène avec efficacité. Or l’exposition Variances, présentée à la maison de la culture Frontenac, se distingue du reste de la programmation avec des oeuvres s’inscrivant davantage dans le social et dont la portée est clairement critique.

L’exposition collective est organisée par la section des Arts médiatiques de l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM avec la complicité de trois de ses professeurs, Alexandre Castonguay, Jean Dubois et Paul Landon, qui ont agi à titre de commissaires. Neuf étudiants, dont trois regroupés en collectif, participent à cette exposition qui emprunte son thème aux mathématiques.


Sous le vocable « variances », les oeuvres réunies interrogent les notions d’écart, de dispersion et de distance de valeurs par rapport à une moyenne. Mais le modèle mathématique sert également de métaphore, et c’est là sa richesse, pour pointer les écarts pris par rapport à des normes, des lieux communs et des réalités produites par les représentations ou des systèmes.


Appropriation et détournement


Quoiqu’elles soient de qualité inégale, les oeuvres stimulent plusieurs réflexions en regard des technologies médiatiques dont elles s’appliquent à interroger les usages par appropriation et détournement. La force de cette exposition réside donc dans sa capacité à perturber le spectateur, même si parfois les sujets abordés reviennent sur des cibles connues, par exemple l’imagerie de guerre que Guilhem Molinier a débusquée sur YouTube, provenant de combats réels filmés par les soldats et tirés de jeux vidéo.


Le mode participatif est implicite à l’approche critique de certains des projets montrés. Par la vue subjective partagée avec celle du joueur ou du soldat chez Molinier, qui met ainsi en cause le regard. Guillaume Sanfaçon s’inspire quant à lui du dispositif de la caméra de surveillance pour capter des images dans l’espace d’exposition et les diffuser en direct. Chacune d’elles est juxtaposée à une autre, récoltée sur Internet par le truchement d’une programmation qui sélectionne la plus ressemblante. Il en découle des associations souvent absurdes de réalités fort disjointes.


Rien de tel chez Arkadi Lavoie-Lachapelle, qui a préféré un projet ancré dans le réel d’une intervention urbaine. La vidéo Jour de fête rapporte la scène : une jeune femme, l’artiste, fait escale devant une tour à bureaux du centre-ville, laissant flotter très haut dans les airs devant les fenêtres des ballons colorés. Loin de simplement détourner les travailleurs de leur occupation, la situation provoque une discussion avec les gardiens de sécurité révélant un ensemble d’enjeux touchant la notion d’espace public, aux limites fluctuantes, et le droit des citoyens.


Dans le contexte actuel de crise sociale, le sujet ne manque pas d’à propos, ajoutant de l’intérêt pour cette oeuvre qui, sous le couvert de la simplicité, est d’une grande perspicacité. Au demeurant, le travail en général de cette artiste s’avère des plus prometteurs.

 

Marie-Pier Théberge


Outre les oeuvres de Philippe Internoscia, d’Emmanuel Lagrande-Paquet et du collectif Termostat, qui emploient l’informatique ou les écrans de manière peu orthodoxe, le projet de Marie-Pier Théberge occupe, lui, un tout autre registre. Elle présente la section « production » d’Artisme, une entreprise fictionnelle de son cru qui fait dans le jeu et le divertissement et dont le personnage principal est Super MPier, alter ego de l’artiste.


Un présentoir des plus vraisemblables montre quelques produits fournis par la compagnie, une application pour téléphone cellulaire et des figurines à l’effigie de l’héroïne. Le visiteur est surtout amené à voir l’arrière-boutique, sorte d’entrepôt où sont rangés des boîtes et du matériel. Les éléments de cette fiction prennent davantage leur sens à la galerie de l’UQAM, où l’artiste présente la section « Store » de ce projet ambitieux réalisé dans le cadre de sa maîtrise en arts visuels et médiatiques.


Le produit vedette est le jeu de société Super MPier and The Game of Contemporary Art qui propose aux visiteurs de faire l’expérience d’une vie d’artiste dont les éléments sont puisés dans le parcours personnel de Théberge. Le jeu vient vite à bout des conceptions mythiques de l’artiste — inspiré, solitaire et souffrant — pour faire plutôt valoir les interactions de l’artiste avec différents acteurs du milieu de l’art (dont le critique d’art) et autres réquisits à la carrière artistique (subventions, expositions, ventes d’oeuvres…) dont les critères de réussite restent volontairement ouverts.


L’artiste table sur cette idée que, comme pour le jeu de société, des règles organisent la logique du monde de l’art. Avec ses fondements sociologiques, le projet de Théberge donne à voir aussi plusieurs autres motifs récurrents de la figure actuelle de l’artiste qui est confrontée, par exemple, à la compétition, à la diffusion internationale de son art et à sa mise en marché. Du reste, la boutique aux parois vitrées n’est pas loin du cube blanc muséal ; vente et exposition se recoupent ainsi dans cet espace, renvoyant la réalité des produits commerciaux à celle de l’art, et inversement.


L’artiste, elle, apparaît comme une conceptrice et une productrice qui jongle avec des idées et n’exécute pas tout elle-même. Dans cette perspective, même si le jeu présente quelques faiblesses et impasses, il convainc par le réalisme de sa facture commerciale. Le dispositif se rend surtout intéressant du fait qu’il fournit aux participants les clés menant à la compréhension de l’oeuvre, notamment en signalant les figures qui ont inspiré l’artiste (Warhol, Hirst, Delvoye…). En réalisant à la main de multiples exemplaires de la figurine, Marie-Pier Théberge, en plus de ne pas les vouloir parfaitement identiques, a aussi réaffirmé d’imparables ingrédients à l’art et à l’artiste, à savoir la singularité et l’originalité.


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Collaboratrice

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Variances

Maison de la culture Frontenac, 2550, rue Ontario Est

Jusqu’au 9 juin

 

Artisme® Store

Marie-Pier Théberge

Galerie de l’UQAM, 1400, rue Berri, salle J-R120

Jusqu’au 16 juin