L'antre du loup-garou

Pierre Lapointe et David Altmedj  ont travaillé ensemble sur le projet Contes crépusculaires, présenté à la galerie de l’UQAM.<br />
Photo: Pascal Grandmaison et Frédéric Bouchard/Galerie de l’UQAM et Productions 3pm inc. Pierre Lapointe et David Altmedj  ont travaillé ensemble sur le projet Contes crépusculaires, présenté à la galerie de l’UQAM.

Ce sont plus que des vestiges, mais ils en sont aussi. Le «dispositif sculptural et [les] traces du projet musical et visuel», comme il est écrit sur le carton de vernissage, désignent l'objet hybride de cette exposition, laquelle est aussi peu commune que ce dont elle découle: le conte crépusculaire. Présenté à guichet fermé la semaine dernière à la galerie de l'UQAM, le projet — moins un spectacle qu'une performance — réunissait le chanteur Pierre Lapointe et l'artiste David Altmejd. En signant l'univers visuel, l'artiste est celui qui a mis sa touche à l'ensemble, donnant sa «couleur» à la scène, aux accessoires, aux costumes et aux personnages.


Aussi, les habitués du travail d'Altmejd ne seront pas dépaysés. Ce qui faisait office de scène et de décor a en fait beaucoup à voir avec les installations habituelles de l'artiste, dont les bases tiennent à la fois du socle, de la table, du podium ou du simple volume déposé au sol. Outre les surfaces en miroir, brisant le rapport frontal à la scène lors de la performance, ont été mis à profit d'autres matériaux chers à l'artiste, tels le plexiglas (dont les usages ici semblent ne pas avoir de limites) et des fleurs naturelles. Ce dispositif allie la clarté d'une structure linéaire et le désordre de micro-événements aménagés ici et là, amas de cristaux, coulisses de cire colorée et débris de végétaux.

Presque tout atteste par ailleurs un travail laissé en plan, rendant encore manifestes des composantes centrales du conte, tels un laboratoire ayant permis de sécréter un mystérieux nectar et une cuirasse encombrante devenue le sarcophage d'un personnage, le roi déchu incarné par Lapointe. L'ensemble du dispositif est aussi traversé par un réseau de fils colorés et de chaînettes dorées qui symbolisent chez

Altmejd la circulation de l'énergie. Pendant le conte, le con-cours de l'ensemble à cordes du Quatuor Molinari venait sensiblement faire écho à ce motif récurrent dans le travail de l'artiste. Les lutrins et les partitions sont d'ailleurs là pour rappeler la présence des musiciens dans le projet.

David Altmejd, dont l'univers est déjà porté sur le thème de la transformation, a su donner corps à ce conte lyrique mettant en scène un rite de passage. S'ajoute ici l'habileté de l'artiste à avoir entrevu le potentiel de permutation des accessoires et des costumes en objets sculpturaux. Dans le dispositif, vient également en renfort une armada de libellules en plexiglas qu'un mécanisme, les soirs de performance, animait d'une danse frôlant le mauvais goût. Le kitsch, la préciosité et les métaphores parfois grossièrement appuyées, cela dit pleinement assumés par l'artiste, ne plairont certes pas à tous. Il reste qu'il faut saluer l'inventivité avec laquelle la matière a été manipulée, un bricolage sophistiqué capable de puissantes évocations.

Identité trouble

Avec cette exposition, c'est un retour dans le giron uqamien pour David Altmejd, qui y a présenté sa dernière exposition en solo à Montréal en 2007. Cette année-là était aussi celle de la prestigieuse Biennale de Venise où le tandem galerie de l'UQAM-Altmejd avait représenté le Canada. Alors que sa carrière est bien lancée à l'étranger — il vit à New York où il est représenté par la galerie Andrea Rosen —, l'artiste est revenu à la maison, en quelque sorte, pour se lancer dans cette aventure risquée issue d'une proposition faite par Pierre Lapointe il y a quelques années. Pour ce projet interdisciplinaire où tous les collaborateurs, visiblement, ont quitté leur zone de confort, la galerie de l'UQAM s'est avérée un terrain de jeu parfait, en ce sens que rien n'a été fait pour dissimuler, ou freiner, le caractère exploratoire et expérimental du projet.

L'attachement de la galerie, et de sa directrice Louise Déry, pour Altmejd y est sûrement pour beaucoup. En complément au dispositif du conte, la présentation de l'oeuvre Loup-garou 1 (1999) est un prétexte idéal pour rappeler que la collaboration avec ce diplômé de l'UQAM n'est pas née hier.

Grâce au Prix de la dotation York Wilson remporté en 2010, la galerie est maintenant propriétaire de cette oeuvre qu'elle a montrée en 2001 dans l'exposition Point de chute. Par cette acquisition, Louise Déry poursuit son indéfectible et stratégique appui envers le travail de l'artiste.

Non seulement l'oeuvre n'ira pas ainsi entre les mains de collectionneurs privés aux États-Unis, mais elle constitue une pièce-clé de collection, puisqu'elle est un jalon important dans le travail de David Altmejd. Y apparaît pour la première fois la figure du loup-garou, que l'artiste affectionne pour son identité trouble due à sa légendaire capacité à se métamorphoser. Cette figure mythique, c'est aussi l'alter ego de l'artiste, qui a d'ailleurs performé en loup-garou dans Conte crépusculaire. La boucle n'aurait pas pu être mieux bouclée.

Anne-Marie Ouellet

Pour son projet Faction, qui viendra couronner sa maîtrise en arts visuels et médiatiques (UQAM), Anne-Marie Ouellet a transformé le petit espace de la galerie en quartier général. Tout y est: uniformes et formulaires attendent les participants qui voudront bien se prêter au jeu de l'artiste voulant interroger les usages et les modalités d'occupation des espaces urbains. Le design, froid et impersonnel, mime, pour les critiquer, ce qui, dans les sociétés, bureaucratise les processus et enrégimente les individus. Une organisation réglée semble d'ailleurs présider à ce projet dont l'ampleur diffère des réalisations antérieures de l'artiste. Dans différents con-textes, elle intervenait alors seule, marquée par un vêtement qui avait la double fonction d'abri et d'interface.

Si on reconnaît là tous les repères de l'art d'intervention et de la participation, rien ne nous dit encore comment ces sorties urbaines s'incarneront. Il faudra en suivre le développement au cours du mois, notamment sur le site Web, qui fournit également plus de détails pour ceux qui voudraient se porter volontaires. (www.occupation-simulation.com)

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Collaboratrice du Devoir