Douce mélancolie

Fiona Tan, Projection, 2010, projection vidéo<br />
Photo: Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Frith Street Gallery, Londres Fiona Tan, Projection, 2010, projection vidéo

L'art de Fiona Tan, artiste vedette des Pays-Bas, présente deux fois déjà à la Biennale de Venise, peut être vu pour la deuxième fois à Montréal. Cette tournée nord-américaine, possible grâce à la Vancouver Art Gallery, s'en distingue par le fait qu'elle n'a plus recours à des archives. Le passé demeure néanmoins présent.

Confrontation d'images

Des portraits. Des images sensuelles, d'une douce mélancolie. Et des récits disloqués, livrés avec parcimonie caractérisent la pratique filmique et vidéo de Fiona Tan. Lents travellings, ou alors longs plans fixes, l'artiste néerlandaise cultive le non-dit avec beaucoup d'aisance. L'exposition Rise and Fall qu'accueille la galerie de l'UQAM peut d'ailleurs s'apprécier du fait qu'elle n'est composée que de trois installations. On peut prendre tout le temps pour les décrypter.

L'oeuvre phare, qui donne le titre à l'expo, repose sur la dualité d'univers, la confrontation d'images. Rise and Fall, montée et chute, présent et passé, mémoire et absence, ici et là-bas, intérieur et extérieur... Les pistes sont nombreuses, d'autant plus que deux écrans se côtoient, parfois en synchronie, souvent en opposition. Deux personnages féminins, de deux générations, y apparaissent, chacune dans leur propre quotidien, fait autant d'activités concrètes que de rêveries.

La force de cette oeuvre, et quelque part de tout l'art de Fiona Tan, est dans la manière dont se lient, ou se délient, les éléments narratifs. Les ruptures de ton sont fréquentes, et dans Rise and Fall, elles sont marquées par la bande-son. Le son, en particulier, d'une intense chute d'eau, filmée de manière naturaliste. Ces plans ont valeur symbolique et agissent comme trait d'union entre les univers évoqués. On peut supposer qu'entre la dame et la jeune femme, il n'y a qu'un espace-temps très mince. L'eau, toujours la même, mais jamais pareille, en est le point commun. «L'eau exprime la continuité et la différence, la possibilité qu'à la fois notre semblable et l'autre puissent se retrouver dans espace fluide et ouvert à l'interpénétration et à la multiplicité», écrit dans le catalogue de l'exposition le commissaire Bruce Grenville.

Fiona Tan ne propose pas seulement des oeuvres sur écran, mais des installations. Leur mise en place, discrète tout de même, participe de l'intention d'occuper un espace. L'espace du visiteur, intégré ainsi dans le propos de l'oeuvre, fait de regards, de pensées, de sensations. Pour Rise and Fall, comme pour Projection, une vidéo d'une minute animée par une illusion optique, les écrans suspendus ont même deux faces. Une option prisée de Tan, si on tient compte de Saint Sebastian, présentée au Musée d'art contemporain en 2005, lors de sa seule autre expo montréalaise.

Devant la troisième pièce de l'expo, Provenance, le spectateur se retrouve devant des écrans sur les murs. Six petits écrans qui obligent néanmoins à parcourir une salle, voire à tournoyer constamment autour des oeuvres. Ce sont six courts portraits de proches de l'artiste: sa voisine, son épicier, son prof de cinéma, le garçon de son amie...

Si la déconstruction narrative de Rise and Fall, voire sa mise en scène hyper léchée, finissent par fatiguer, les six éléments de Provenance, par leur brièveté et par, en apparence, une plus grande simplicité, ont l'effet contraire. Muets et en noir et blanc, ils ont aussi leurs traits distinctifs.

Dans le même catalogue, une autre auteure, Madeleine Schuppli, souligne avec raison l'esthétique picturale de Provenance. Les images sont en mouvement — parfois sous un habile travelling circulaire —, mais elles ont la force d'un tableau. Les détails, les poses fixes, la vue de profil, de trois quarts. La tradition de la peinture hollandaise est palpable. La Jeune fille à la perle de Vermeer surgit à l'occasion, mais c'est davantage de l'ordre de l'inspiration que de la reconstitution.

L'exposition à L'UQAM n'est qu'un fragment de celle mise en circulation. Montréal est son dernier arrêt, mais elle a le privilège de présenter Projection, un autoportrait en plusieurs reflets réalisé par Tan en 2010.

***

Collaborateur du Devoir