Lumières neuves au temps de la Grande Noirceur

Connu du public comme peintre et graveur, Albert Dumouchel (1916-1971) fut aussi un photographe qui, avec d’autres, transforma le regard en photographie au cours des années 1950 (photo: L'oiseau en cage, 1953).<br />
Photo: Photo Albert Dumouchel Connu du public comme peintre et graveur, Albert Dumouchel (1916-1971) fut aussi un photographe qui, avec d’autres, transforma le regard en photographie au cours des années 1950 (photo: L'oiseau en cage, 1953).

À Québec, une exposition intitulée Photographes rebelles à l'époque de la Grande Noirceur permet de découvrir un pan méconnu de l'histoire de l'art au Québec.

Québec — La maison Hamel-Bruneau est l'hôte depuis hier d'une fascinante exposition sur des photographes rebelles de l'époque duplessiste. Tantôt abstraites, étranges, métaphoriques ou érotiques, ces oeuvres fascinent à la fois par l'audace qui les a vues naître à l'époque et par leur puissance évocatrice.

Ils s'appellent Jean-Paul Mousseau, Albert Dumouchel, Gordon Webber, Omer Parent, Rodolphe de Repentigny, Jean-Pierre Beaudin, Guy Borremans, Michel Brault, Conrad Tremblay et Vittorio Fiorucci.

L'un d'eux est connu comme signataire du Refus global (Mousseau), d'autres pour leur cinéma (Brault) ou leurs photos d'art (Borremans). Ce n'était pas un groupe organisé, mais ils ont en commun d'avoir repoussé les limites de l'art photographique en dépit de la Grande Noirceur, terme qui prend vraiment ici tout son sens.

La plupart des 86 oeuvres présentées n'ont pas été exposées depuis les années 1950 et étaient tombées dans l'oubli, explique le jeune commissaire de l'exposition, Sébastien Hudon. «Longtemps, la photographie a été considérée comme une forme d'art secondaire, voire tertiaire, après la peinture, l'aquarelle, la gravure et les oeuvres sur papier. Ça ne fait pas longtemps qu'on la considère comme un art et qu'on a vu les tirages de photo dépasser le million de dollars dans les ventes aux enchères.»

Certaines ont carrément été censurées à l'époque, comme une série du photographe Guy Borremans représentant des corps de femmes dans un abattoir. Borremans réalisa aussi à l'époque, en plus de ses travaux à l'ONF, un film d'inspiration surréaliste aux forts accents érotiques.

«C'étaient des contestataires», explique Sébastien Hudon en parlant de Borremans, Fiorucci et Mousseau. «Ces photographies devaient être exposées en 1960, mais l'escouade de la moralité est débarquée le matin de l'exposition et a demandé qu'on décroche les oeuvres.»

Pour bien nous situer, on nous montre, dans la première salle, le genre de photographies produites à l'époque par le régime de Duplesssis: la représentation de jeunes étudiants exemplaires, de petits chiens qui ont figuré dans une exposition officielle. «Tout est idéalisé, construit, très proche du réalisme socialiste européen», poursuit le commissaire. «Des voiliers, des hommes qui fument la pipe, des sujets gentils, des photos tellement construites qu'elles n'ont plus aucune force expressive. Tout est figé.»

À l'inverse, ces photographes rebelles se fascinent pour les jeux d'ombre, l'abstraction, l'étrange. Chez Dumouchel, des ombres d'enfants servent de métaphores de l'emprisonnement ou de la célèbre allégorie de la caverne de Platon.

Un regard neuf

Sébastien Hudon a publié en 2007 un petit essai sur Guy Borremans, qui a servi de point de départ à cette exposition. Il s'étonne encore de tout ce qu'il a découvert dans les nombreux fonds d'archives qu'il a fouillés depuis. Comme cette photo de baiser prise par Michel Brault. «Pour moi, c'est un peu notre équivalent du Baiser de l'hôtel de ville [de Robert Doisneau]. C'est Gilles Groulx [le cinéaste] qui embrasse sa femme. En raison du mouvement, on a l'impression que le monde tourne autour d'eux.»

Les visiteurs découvriront également avec intérêt les expérimentations techniques de Jauran (le nom d'artiste de Rodolphe de Repentigny), qui produisait des abstractions en jouant en chambre noire avec son liquide révélateur. «C'est comme s'il peignait dans la chambre noire avec de l'encre invisible [le révélateur] sur le papier. [...] Ce qui est intéressant, c'est qu'on est en plein moment de rupture entre l'automatisme et le plasticisme.»

Comme les automatistes conduits par Paul-Émile Borduas, ce groupe de photographes est très influencé par l'expérience du surréalisme européen. On sent ici la marque d'une liberté expérimentée par le mouvement développé par André Breton. D'autres expériences sensibles entrent aussi en compte dans l'affirmation de ces photographes, peut-être plus politisés au fond que les célèbres photographes humanistes tels Doisneau, Cartier-Bresson ou Ronis, tous de la même époque. Ici, l'expérience d'une nouvelle musique et de nouvelles formes de cinéma compte pour beaucoup dans la formation d'un regard neuf.

On a la bonne idée de faire entendre pour cette exposition un enregistrement de Charlie Parker jouant à Montréal en 1953. On nous montre en outre des extraits de courts métrages. On y trouve le second court métrage de Michel Brault et Claude Jutra, un exercice onirique qui avait été primé à l'époque au niveau canadien. Un autre film plus ancien, La vie d'Émile Lazo, d'Omer Parent, dénonce la censure en montrant un pauvre créateur, personnifié par Robert LaPalme, ancien caricaturiste au Devoir, qui cherche en vain à faire exposer ses toiles modernes dans la ville de Québec. La totalité de ces films seront d'ailleurs présentés lors de deux soirées spéciales organisées par le diffuseur Antitube. En attendant, il faut découvrir cette exposition consacrée aux oeuvres de quelques-uns des meilleurs de nos photographes de l'après-guerre.

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Avec la collaboration de Jean-François Nadeau
9 commentaires
  • Gebe Tremblay - Inscrit 9 mars 2011 10 h 45

    Une preuve de plus

    Une preuve de plus que la "grande noirceur" des années 37-60 est un mythe. Toute cette créativité rebelles, c'est sous Duplessis et l'Église catholique, et elle atteindra son paroxisme avec la Révolution Tranquille.

    Où sont les créateurs rebelles aujourd'hui ?

    La grande noirceur, nous sommes dedans.

  • Renaud Blais - Inscrit 9 mars 2011 12 h 56

    La grande noirceur des éclairés

    Le concept de Grande noirceur a été conçu par les acteurs de la période historique qui a suivi celle-ci. L'idée était alors de mettre en valeur la période éclairée qui se vivait à l'époque.
    Même si je partage la perception de Gebe Tremblay, je crois qu'il faut être prudent pour parler d'une période historique PENDANT que nous la vivons.
    Renaud Blais
    Québec,
    candidat à la maîtrise en histoire politique du Québec du XXIe siècle.

  • Nazlow - Inscrit 9 mars 2011 16 h 19

    Poursuivre la réflexion

    Vraisemblablement une exposition à voir et qui incite à poursuive les réflexions qu’elle peut susciter. Ne pas oublier que Jauran (R. de Repentigny) écrivait dans La Presse de l’époque (1955 par exemple) et que ses conceptions de la modernité n’étaient donc pas tout à fait cachées… La reconnaissance de la photographie comme art à part entière date d’au moins les années 1920 (New-York, notamment au Moma ; aussi, le Camera Work de Stieglitz)… Se rappeler que dans le catalogue de 1957 de l’exposition de certains de ces photographes (à l’Université de Montréal), on retrouve autant de niaiseries visuelles que « d’expérimentations » plus abouties. Certaines de ces images ont été publiées après les années 1960, notamment dans le Magazine Ovo…
    J’invite les organisateurs au Musée de la photo de Drummondville pour y présenter l’exposition d’ici douze à dix-huit mois peut-être ; nous pourrions discuter d’une publication conséquente.
    Merci pour l’initiative et bravo à Sébastien Hudon.
    Jean Lauzon Ph.D., directeur -MPP

  • Gabriel Martin - Inscrit 9 mars 2011 17 h 32

    Le passé lumineux et le présent dans la grande noirceur, vraiment?

    « La grande noirceur, nous sommes dedans » ...qu'est-ce qui vous pousse à émettre un tel postulat?

    Il me semble que dans le Québec contemporain, au contraire, la liberté d'expression est à l'avant-plan. Et dans le monde, l'information circule comme jamais. Je serais heureux de comprendre votre source de... désabusement?

  • Gebe Tremblay - Inscrit 9 mars 2011 18 h 03

    @Renaud Blais

    "...je crois qu'il faut être prudent pour parler d'une période historique PENDANT que nous la vivons."

    Ces rebelles savaient très bien contre quoi ils voulaient se libérer. Le catholicisme était clairement identifiable. Il y avait le repère pour identifier aujourd'hui cette époque.

    Puis il y a eu la rupture d'avec les repères.

    C'est dans ce sens que je parle de grande noirceur aujourd'hui. Ce n'a rien d'un cycle. C'est la première fois que les repères au passé sont ainsi éliminés.