D'obscurs enchantements

Shary Boyle, The Blind, 2010, pâte polymère et perles de verre<br />
Photo: Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de Jessica Bradley art + projects Shary Boyle, The Blind, 2010, pâte polymère et perles de verre

Pour leur premier contact avec le travail de Shary Boyle, les visiteurs à Montréal seront bien servis. La galerie de l'UQAM présente une exposition monographique majeure réunissant plusieurs œuvres où abondent les détails figuratifs et les références au fantastique de celle qui, depuis quelque temps, récolte les prix et les honneurs au Canada.

Organisée par la directrice de la galerie, Louise Déry, l'exposition La Chair et le Sang a d'abord été montrée cet automne dans la ville de Shary Boyle, Toronto, au Musée des beaux-arts de l'Ontario. Elle fera ensuite escale cet été à la Contemporary Art Gallery de Vancouver. Voilà un programme de diffusion ambitieux qui s'inscrit d'ailleurs dans une série de projets similaires — exposition et catalogue monographiques — menée par la galerie de l'UQAM au cours des années. La différence ici réside dans le fait que Shary Boyle est la première artiste hors Québec à profiter d'une telle attention.

L'intérêt de Louise Déry pour la pratique de Boyle ne surprend guère en ce qu'elle a, de toute évidence, une sensibilité parente avec celle d'un autre protégé de la directrice, l'artiste David Altmejd. Sauf que Boyle propose un univers résolument au féminin dont la singularité s'affirme au moyen de thèmes et de techniques qu'elle marie de manière étonnante.

Techniques anciennes

Un des mérites de cette exposition se trouve dans la mise en espace des oeuvres, un défi de taille étant donné que l'artiste a quelque chose d'une touche-à-tout. Passant par la pratique du dessin, de la peinture, de la sculpture et de l'installation, Boyle est à la source d'un travail hétéroclite que la commissaire a su déployer avec brio dans la galerie, permettant une compréhension intuitive et sensible, plus que rationnelle, d'une trentaine d'oeuvres réalisées depuis 2006.

Le visiteur verra des réalisations figuratives truffées de références à la mythologie, aux contes pour enfants, à la bande dessinée et à l'histoire de l'art. D'oeuvre en oeuvre se développe une galerie de personnages auxquels Shary Boyle prête des attributs étranges et énigmatiques, hybridant les composantes humaines et animales. Mièvre en apparence, ce travail fouille l'humanité pour en révéler les dessous plus obscurs, créant parfois trouble et inconfort.

C'est vrai pour la série de miniatures en porcelaine qui sont abritées dans des vitrines. Délicates et lustrées, les pièces montrent des situations où la cruauté côtoie le merveilleux, comme dans Family, une scène où un couple assis autour d'un feu regarde des têtes d'enfant (leur progéniture?) s'empiler dans une marmite. D'autres Belle au bois dormant, joueuse de guitare électrique et femme-éléphant peuplent ces miniatures que l'on dirait issues d'une époque lointaine. La technique, apprise selon une tradition ancienne, y est pour beaucoup. Que l'artiste elle-même en ait assuré la fabrication ajoute une dimension à ce travail qui participe d'une tendance de l'art actuel où les savoir-faire et la matière sont de plus en plus prisés.

Un autre groupe de miniatures retient l'attention. Et même plus encore que les miniatures précédentes, à cause de leur caractère sombre, voire morbide. Il s'agit de délicates sculptures de pâte polymère montrant des figurines complétées par du perlage, qui suggère la déjection d'une substance par la bouche ou encore le prolongement du regard en sombres fleurs. L'artiste allie ainsi le décoratif à l'abject, ne limitant pas de la sorte son travail aux effets de séduction qui, de prime abord, sont omniprésents dans l'exposition.

Au féminin

Parmi les thèmes abordés par l'artiste, il y a celui du corps féminin qu'elle représente pour évoquer des enjeux touchant la sexualité, la vie, la mort et l'animalité. À certains égards, Boyle remet ainsi en question des stéréotypes rattachés à l'imagerie de la femme véhiculée dans la culture populaire autant que savante et historique. Ainsi, White Light se présente comme une femme-araignée toute puissante qui surplombe le visiteur et le fixe de son regard perçant. L'installation du personnage plus grand que nature dans une pièce sombre confère à l'oeuvre une dimension dramatique qui alimente néanmoins certains clichés du féminin, tels la séduction et le mystère.

En plus des miniatures, l'artiste fait donc aussi dans l'installation. Elle passe habilement d'une échelle à l'autre. Les installations se laissent toutefois aborder plus difficilement. Peut-être en raison de leur facture qui est, en apparence, dénuée de délicatesse. Cet aspect moins soigné accentue le grotesque qui les caractérise également. C'est le cas de Scarecrow, bien en vue au centre de la galerie, où se vautrent sur une botte de foin un homme et une femme (un couple amoureux ou en lutte) qui ne sont en fait que des poupées, de chiffons et de fragments de porcelaine.

Le dispositif de l'installation n'est pas si nouveau pour l'artiste, qui l'a exploré auparavant lors de performances qu'elle exécute au moyen de rétroprojecteurs pour raconter des histoires. Dans ses performances, qui partagent des affinités avec celles du gagnant du prix Sobey 2010 Daniel Barrow, Boyle intègre également le dessin, pratique que la commissaire dit être fondamentale dans sa production. L'installation Virus (White Wedding) donne un aperçu de ces performances. Dessins colorés et rétroprojecteur s'y trouvent, animant et transformant sporadiquement, grâce à une minuterie, un nu féminin étirant un filet de sa bouche. Gare à son piège!

Ce piège est peut-être encore celui de la séduction et des prouesses techniques que Shary Boyle, elle, sait visiblement éviter. Il reste que c'est ce pourquoi le travail de l'artiste semble d'abord apprécié. Inutile toutefois de bouder son plaisir devant la beauté que les dessins et les peintures de l'exposition dégagent aussi. La série des Highland, reprenant une technique à l'huile des maîtres anciens, et les deux encres et gouaches sur papier représentant des scènes de forêts maléfiques époustouflent, mais ne font pas oublier la culture plus crue et irrévérencieuse des fanzines que l'artiste a aussi fréquentée.

Le catalogue conçu pour cette exposition est aussi remarquable; les images abondent et tout dans la conception graphique, signée Dominique Mousseau, transmet avec éloquence le travail de Shary Boyle.

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Collaboratrice du Devoir