Dans l'épaisseur de l'image

Stratachrome_withviewer, 2010, vue de l’exposition de David Spriggs<br />
Photo: © david spriggs Stratachrome_withviewer, 2010, vue de l’exposition de David Spriggs

On dirait que la Galerie de l'UQAM ouvre la saison en mode veille. Le visiteur qui franchira les portes de la galerie universitaire sera d'abord saisi par la pénombre, puis par les lueurs vertes émanant de la grande salle. La source est une œuvre récente de David Spriggs, une installation qui se déploie dans l'espace, tel un mur ondulant s'élevant jusqu'au plafond, et dont les parois transparentes sont traversées par cette lumière artificielle digne d'un film de science-fiction.

Le jeune artiste originaire du Royaume-Uni à présent établi à Montréal a «monumentalisé» une technique de travail développée depuis quelques années seulement. Elle consiste à déployer une image dans l'espace en en peignant des fragments sur plusieurs couches de pellicule transparente, lesquelles ont pour cadre un caisson aux tiges d'acier. L'image tient dans l'espace comme si elle était en suspension dans le vide et, suivant les déplacements du spectateur invité à en faire le tour, elle se défait et se refait sous ses yeux.

Les résultats sont ici surprenants, non seulement en raison de la monumentalité du dispositif — lorsqu'on considère les faisceaux de lumière, c'est la totalité de l'espace de la galerie qui se trouve exploitée par l'oeuvre —, mais aussi parce que ce type d'imagerie, conjugué au choix de la couleur, engage une réflexion dont la portée ne s'épuise pas aussi vite que les réalisations antérieures de l'artiste. Lors de sa plus récente exposition, en 2008, chez Art Mûr, la galerie qui le représente à Montréal, ses oeuvres me semblaient avoir un penchant trop fort pour l'objet précieux et décoratif. Leurs caissons d'acier aux dimensions moyennes enserraient des motifs de nébuleuses et des nuées blanches, aux connotations vaguement new age, qui les confinaient aux atours de l'expérience sensorielle et de la prouesse technique.

L'exposition de la Galerie de l'UQAM constitue donc un tournant dans la production de l'artiste, qui a par ailleurs intitulé son oeuvre Stratachrome, un néologisme de son cru désignant la technique qu'il a mise au point, à savoir une image, ou un objet, composé de plusieurs strates de couleur. Pour l'artiste, qui avait jusqu'ici surtout privilégié le blanc, le choix du vert annonce aussi l'amorce d'une nouvelle série d'oeuvres consacrées à l'étude des couleurs. La collaboration avec la commissaire Marie-Eve Beaupré, dont les recherches portent sur l'histoire du monochrome en peinture, est tout indiquée dans ce contexte.

Répertoire militaire


Stratachrome est plus qu'une installation monumentale provoquant des effets spectaculaires. L'oeuvre s'avère un dispositif qui fait un retour sur différents aspects symboliques de la vision, de la production d'image et de la couleur verte. Le caractère artificiel de la lumière éloigne les références aux préoccupations environnementales, pourtant d'actualité. Ce vert phosphorescent renvoie plutôt, comme l'indique le communiqué, à ses différents usages, notamment dans le monde cinématographique et militaire. Quand les écrans dont on se sert au cinéma pour tourner les effets spéciaux ne sont pas bleus, ils sont verts. Cette couleur est aussi celle des images produites en vision nocturne, technologie notamment utilisée par les militaires. De près ou de loin, ce vert intervient dans une imagerie qui fabrique notre rapport au monde.

Les différents motifs qui prennent forme sur le délicat feuilleté de pellicules alimentent ce répertoire de références. Figures de soldats armés, diagrammes, machinerie militaire, imageries pornographiques, corps empilés et roues apparaissent au fil de la déambulation pour s'évanouir aussitôt, se désintégrant ou s'unifiant, selon l'angle de vue, suivant le procédé de l'anamorphose. Une tête de mort, logée dans une courbe de l'installation, semble d'ailleurs tout droit sortie du tableau Les Ambassadeurs, de Holbein.

Stratachrome puise donc aussi, de manière ostensible, dans le réservoir de l'histoire de l'art. On retrouve des motifs empruntés au Grand Verre, de Marcel Duchamp, ainsi qu'à une célèbre gravure de Dürer qui montre un dessinateur faisant une mise au carreau avec un outil, l'intersecteur. L'oeuvre de Spriggs combine ce double héritage en optant pour les grands pans transparents qui intègrent l'espace à la représentation et en traitant de la perspective linéaire.

Ainsi, ce sont les conventions du langage pictural qui se trouvent étudiées à travers l'installation; celle-ci joue à la fois avec la planéité du support, par chacune des pellicules transparentes qui se détachent nettement de l'ensemble, et la profondeur illusoire. Mais cette profondeur est le fruit d'un assemblage de cou-ches grâce auquel, en somme, Spriggs spatialise ses images et sculpte la lumière.

D'ailleurs, une des forces de l'oeuvre est de procurer la sensation d'être dans la lumière et d'expérimenter la perception comme activité qui engage le regard et le corps. Cela tient beaucoup au caractère stratifié des motifs, qui est aussi thématisé par d'autres signes peints: une myriade de traits suggérant une explosion de matière, des fragments épars qui ajoutent du mouvement à l'installation et qui ne sont pas sans rappeler aussi la peinture futuriste, autre référence chère à l'artiste.

Si l'oeuvre épouse si bien l'espace de la galerie, c'est qu'elle a été conçue dans le cadre d'une résidence au cours de l'été. Il revient à David Spriggs d'avoir initié ce nouveau programme offert par la Galerie de l'UQAM, programme qui reviendra aux deux ans et dont on peut déjà saluer l'existence.

Anne Parisien

La petite salle de la Galerie de l'UQAM est réservée à la projection d'une oeuvre vidéo d'Anne Parisien, qui couronne ainsi sa maîtrise en arts visuels et médiatiques, complétée dans la même institution. L'oeuvre Sans titre procède avec justesse par économie de moyens: il s'agit d'un plan fixe cadré serré sur deux personnages féminins dont on ne voit pas les visages. L'une d'elles passe sa main dans les cheveux de l'autre, la caresse devenant parfois brusque. L'autre ne bronche pas. Et rien d'autre sinon des spéculations. Est-ce une mère et sa fille? La fille est-elle morte? Quels sont les liens entre les deux personnages ? Il faudra voir dans quelle démarche s'inscrit cette oeuvre.

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Collaboratrice du Devoir