Surfaces hautement suggestives

«Mouvement no.2: élément no. 2 de 5», de Stéphane La Rue, poudre de graphite sur bois
Photo: Guy L'Heureux «Mouvement no.2: élément no. 2 de 5», de Stéphane La Rue, poudre de graphite sur bois

Du bois et de la pou-dre de graphite, seulement. Ces matériaux, Stéphane La Rue les a fait siens pour sa plus récente production, que la galerie Roger Bellemare présente ces jours-ci. Suivant l'impeccable rétrospective que la galerie de l'UQAM a consacrée à La Rue en 2008, et que le Musée national des beaux-arts du Québec accueillera l'hiver prochain, cette exposition ne peut que susciter des attentes élevées. Et elle ne déçoit pas.

Un franc déplacement prend forme ici dans le travail de l'artiste, qui explore un rapprochement inédit entre le bois et la poudre de graphite, des matériaux déjà présents dans sa pratique, mais que les oeuvres tenaient encore à distance. Il en était ainsi, par exemple, dans Sens dessus dessous I et II (2007), où la poudre de graphite avait été appliquée, en de larges aplats, sur une toile de coton beige laissée à nu sur les pourtours. La série Projections nö1 (2007), elle, donnait à voir une suite de motifs blancs linéaires, plus ou moins opaques, rythmer à un support en bois, des lattes de pins offrant au regard le dessin de leurs veines.

Chez Roger Bellemare, la rencontre du bois et de la poudre de graphite donne lieu à une suite d'oeuvres se prêtant au jeu de la variation. D'un élément à l'autre — il y en a vingt — la poudre de graphite s'affirme le plus souvent en transparence, révélant ainsi attentivement les motifs, marbrures ou stries, des surfaces en bois maintenant choisies de différentes essences, à savoir le pin, le chêne, l'érable, le sapin et le merisier. L'application minutieuse du graphite, dans son intensité et sa direction, concourt à dessiner des plans, à engendrer des coupes, à esquisser des structures qui finissent, en relation avec le support parfois laissé vierge, par donner du volume aux surfaces planes, à suggérer des arêtes en saillie ou des profondeurs illusoires.

Le pouvoir structurant et illusionniste de ces dessins — il s'agit, après tout, de poudre de graphite et d'une approche très linéaire de la forme — est amplifié et complexifié par les formes irrégulières du support des différents éléments. Ces formes irrégulières semblent faire suite à une série d'explorations sur les papiers pliés vue, entre autres, dans L'Un, l'autre (2007).

Transposée dans un matériau ferme, l'irrégularité des formes conserve en quelque sorte la mémoire du geste de pliure et la virtualité d'une forme complète. C'est ainsi que cette production, encore plus intensément que dans le travail antérieur de La Rue, confronte la concrétude de la forme et des matériaux à leur capacité de faire illusion et de projeter virtuellement. Le regard est de la sorte longuement captivé par les permutations réelles et imaginaires des for-mes et des volumes.

Une autre dynamique s'ajoute à celle proposée par chacun des éléments et elle s'articule dans l'ensemble de l'accrochage, qui est pensé en termes de séquences. De mouvements plutôt, comme on le dit dans le monde de la musique, où l'artiste puise ouvertement son inspiration. Le mélomane La Rue, en plus de donner au carton de vernissage l'apparence d'une couverture de partition musicale, inscrit son oeuvre sous l'égide d'un titre, long et on ne peut plus clair sur ses accointances: Comme une image (pour un ensemble). Suite en 3 mouvements + un interlude. Les trois mouvements se déclinent en frise le long des murs, entrecoupés de l'interlude, cha-que groupe d'éléments se lisant de gauche à droite. Sorte d'écriture formelle, les oeuvres de La Rue semblent moins traduire une mélodie qu'une structure rythmique éveillant même une portée cinétique.

La dimension temporelle de cette production se joue aussi sur le plan de son inscription dans l'histoire de l'art à travers ses références. Les oeuvres de Stella viennent à l'esprit, mais aussi celles des constructivistes et des suprématistes russes. Comment ne pas penser au Carré noir sur fond blanc de Malévitch — qu'u-ne photo célèbre a montré exposé dans un coin parmi un accrochage touffu de 1915 —, ou au Contre-relief de Tatlin devant les deux éléments monochromes noirs occupant un angle de la galerie et, de surcroît, faits de bois de peuplier russe?

Malgré la rigueur de l'exécution, cette production n'a rien d'aride, elle est même ludique. Il faut voir aussi, dans l'autre pièce de la galerie, les trois monochromes blancs, des oeuvres de 1998 qui proposent une autre expérience au regard et qui permettent de jauger comment Stéphane La Rue, suivant les déplacements de son travail à travers le temps, entend bien étonner encore.


Collaboratrice du Devoir