Y croire pour le voir

Les quatorze oeuvres de Retracer la peinture s’avèrent un juste et bel éloge d’un univers rigoureusement ambitieux, porté sur la touche minimale d’un geste, celui du peintre, d’une couleur, le blanc, et, surtout, oserons-nous dire, d’un déf
Photo: Les quatorze oeuvres de Retracer la peinture s’avèrent un juste et bel éloge d’un univers rigoureusement ambitieux, porté sur la touche minimale d’un geste, celui du peintre, d’une couleur, le blanc, et, surtout, oserons-nous dire, d’un déf

Entre le bilan et la mise à jour, entre la rétrospective et le dévoilement de nouvelles pièces, l'exposition consacrée par la galerie de l'UQAM à Stéphane La Rue navigue entre deux eaux. Deux eaux qui parlent d'une même et seule voix: derrière la simplicité, l'éblouissement.

Quelle que soit la manière dont on perçoit Retracer la peinture, les quatorze oeuvres s'avèrent un juste et bel éloge d'un univers rigoureusement ambitieux, porté sur la touche minimale d'un geste, celui du peintre, d'une couleur, le blanc, et, surtout, oserons-nous dire, d'un défi, celui du regard. Du savoir regarder.

L'expo Retracer la peinture célèbre l'art de Stéphane La Rue. Sa peinture ou, comme le soulève le titre, sa quête pour trouver le peint, le peindre, dans sa plus simple expression. Que celle-ci prenne forme sur une toile, sur une feuille de papier ou sur un objet.

Défendu depuis de nombreuses années par une galerie privée (Roger Bellemare), devenu incontournable depuis un solo au Musée d'art contemporain (Panoramas et autres vertiges, 2001), Stéphane La Rue est connu pour sa grâce à revisiter la peinture monochrome. Un monde monochrome d'autant plus susceptible de dérouter que, à quelques exceptions près, il n'utilise que le blanc.

Blancs d'ombre, Extension et Quintette (pour Joe Maneri), trois séries exposées à l'UQAM créées dans les années suivant son passage au musée, reprennent la facture de l'ensemble de 2001. Celle de l'illusion du mouvement, du plaisir à révéler l'objet derrière le coup de pinceau. Ces surfaces blanches peuvent se ressembler, elles ont leur propre singularité. Certaines jouent sur l'épaisseur du support, d'autres sur les couches de peinture.

Le choix pour cette couleur, loin de correspondre à la solution de la facilité, s'explique d'abord par sa connotation historique, La Rue n'ayant jamais caché son admiration pour les Malevitch et autre Robert Ryman qui auront peint du blanc sur du blanc. Mais le travail de La Rue dépasse l'abstraction pure et la facture géométrique que l'on pourrait lui associer. Son carré blanc n'est jamais tout à fait carré, pas plus qu'il n'est tout à fait blanc.

Pour lui, le blanc est l'essence de la peinture, la matière même, «la couleur-matière». «[Le blanc] représente l'absence ou la somme des couleurs», écrit-il dans le texte résumant sa démarche.

Combler un vide

L'exposition de la galerie universitaire, montée par Marie-Ève Beaupré et Louise Déry, démontre toute la cohérence de ce minimalisme faussement pur et dur. Et la démonstration se fait en mêlant corpus et époques — la période couverte va de 1993 à 2007 —, et en alternant oeuvres blanches à d'autres, eh oui, noires, la rythmant ainsi selon une musicalité qui n'est pas étrangère à mélomanie de l'artiste.

Peintre, Stéphane La Rue n'explore pas moins depuis ses débuts la nature spatiale de son art. Les deux séries de «jeunesse» dépoussiérées — Modus vivendi, 1993, et Couverture, 1996 — sont davantage de l'ordre de la sculpture, la deuxième surtout (un ensemble de caissons en bois). Les deux pourraient souffrir de la comparaison avec le travail plus récent. Tout le contraire: aux côtés des tableaux légèrement désaxés de la période post-MAC, ils prennent valeur de genèse, expliquent et annoncent ce devoir qui obsède La Rue: combler un vide, remplir une surface, organiser un plan.

Ces défis se sont poursuivis dans les dessins et manipulations de papier qui ont récemment occupé Stéphane La Rue. Les «encres d'archivage» sur papier millimétré ou quadrillé — séries En regard, Sept pour Morton Feldman et L'Un, l'autre —, et les collages Repère sur papier mylar, tout ça de 2007, se démarquent par leur potentiel tridimensionnel. Malgré leur apparente simplicité.

Il s'agit d'observer, de contempler les gracieuses compositions sur chacune des feuilles de la suite En regard pour s'en convaincre. Surtout lorsqu'une ligne plus ou moins hésitante est accompagnée d'une autre parfaitement droite, comme si la seconde était le pendant, l'ombre de la première. Un trait gestuel et un autre plus géométrique, un expressif, l'autre au neutre. Ensemble, ils font sens, créent l'illusion d'une troisième dimension. La signature La Rue, celle qui pousse subtilement l'abstraction vers la représentation, qui puise dans diverses manières de faire, y trouve sa pleine expression. En Regard n'est pas la série d'esquisses, de schémas, dont elle a l'apparence. Elle en est l'aboutissement.

Le tracé d'une ligne, le pliage d'un coin ou la banale présence d'un ruban à masquer, celui-ci paradoxalement très révélateur dans les Repère, mettent certes en relief l'oeil habile de l'artiste. Ils expriment aussi cette picturalité que recèle tout plan, aussi «vide» soit-il.

Selon les commissaires de l'expo, Retracer la peinture réside dans plusieurs dimensions, dont celle de «repenser la peinture comme relevant du tracé ou du trait». Que celui-ci soit dessiné ou projeté sous la forme d'un pliage. Il s'agit d'y croire pour le voir. Stéphane La Rue est, dans ce sens, un habile illusionniste. Ce n'est pas parce que ses tableaux sont totalement blancs qu'ils n'ont rien à montrer.

Collaborateur du Devoir

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Retracer la peinture

Stéphane La Rue, Galerie de l'UQAM, 1400, rue Berri, salle J-R120, jusqu'au 29 mars