Les statues de la discorde

Deux écriteaux ont été recouverts d’une plaque afin de masquer des propos dérangeants à l’égard des Autochtones.
Photo: Patrick Goulet Deux écriteaux ont été recouverts d’une plaque afin de masquer des propos dérangeants à l’égard des Autochtones.

La controversée statue du faux Autochtone Ahuntsic, dans le secteur du même nom, fait encore parler d’elle. Cette fois, la paroisse qui en est propriétaire a décidé de masquer deux inscriptions jugées racistes et trompeuses afin de prévenir le vandalisme : une décision source de discorde dans le secteur.

Rappelons que des vandales s’en étaient pris le printemps dernier au monument à la gloire d’Ahuntsic, sur lequel le personnage qui donne son nom au quartier est représenté à tort comme un Autochtone. L’inscription, qui indique qu’Ahuntsic a été tué par de « méchants Hurons », avait aussi été prise pour cible.

Afin d’éviter que cela se reproduise, la paroisse de l’église de La Visitation a décidé il y a quelques jours de masquer le texte en question. Le texte sous la statue voisine du missionnaire Nicolas Viel a également été dissimulé derrière une plaque de faux marbre, parce qu’on y qualifie les Hurons de « barbares ». Les deux monuments ont été érigés en 1903 par la Société Saint-Jean-Baptiste.

« Avant, les gens avaient peut-être plus de facilité à comprendre que c’était une autre époque, mais en 2022, les sensibilités ont changé. La statue a déjà été vandalisée et on ne veut pas que la prochaine fois ce soit l’église. Il faut être de notre temps. Le plus important, c’est de maintenir la paix sociale, pas de s’entêter à faire comprendre les subtilités de l’histoire », explique Patrick Goulet, l’un des marguilliers de la paroisse.

Une approche qui divise

 

La fabrique avait déjà tenté l’an dernier de camoufler les deux inscriptions jugées racistes au pied des statues. Mais elle avait fini par faire marche arrière parce que certains citoyens du quartier déploraient que l’on tente d’effacer un pan de l’histoire. Les mentalités ont depuis évolué et il existe un certain consensus dans le secteur, observe M. Goulet.

Pourtant, mardi, Le Devoir a pu constater sur place que les plaques avaient été arrachées et que les mots considérés comme insultants à l’endroit des Hurons étaient par le fait même redevenus lisibles. Selon Patrick Goulet, il pourrait s’agir d’un geste volontaire. Les deux textes seront recouverts à nouveau incessamment, promet-il.

La Société d’histoire d’Ahuntsic-Cartierville préférerait pour sa part que l’on préserve telles quelles les deux inscriptions, même si les expressions qu’on peut y lire sont celles d’un autre temps. Elles reflètent la manière dont on traitait encore les Autochtones au début du XXe siècle, et il est important de s’en souvenir, affirme la Société d’histoire. Cette dernière milite plutôt pour que l’on installe un nouveau panneau à proximité afin de contextualiser le tout.

« On ne peut balayer sous le tapis les choses dans l’histoire qui ne font pas notre affaire pour ne conserver que celles avec lesquelles on est à l’aise. En masquant les inscriptions, on envoie le message qu’il y a des choses que l’on cherche à taire. Je ne suis pas sûr que ça renvoie une meilleure image de l’Église », ajoute le président, Yvon Gagnon.

La paroisse de l’église de La Visitation assure que ce panneau de recontextualisation viendra. Entre-temps, les deux inscriptions controversées devront rester cachées.

Les statues, elles, demeurent en place, même si l’on sait aujourd’hui qu’elles ne correspondent pas à la réalité historique. Au moment où ont été inaugurés les deux monuments, on croyait qu’Ahuntsic était un jeune Huron converti qui accompagnait le récollet Nicolas Viel dans sa mission pour évangéliser les Autochtones. Selon la légende, ils auraient péri en canot dans la rivière des Prairies en 1625, trahis par des Hurons qui faisaient le voyage jusqu’à Québec avec eux.

Pas un Autochtone

 

Or, il existe un consensus depuis les années 1940 sur le fait qu’Ahuntsic n’était pas un Autochtone, mais bien un Français. La théorie selon laquelle les Hurons seraient responsables de la mort du frère Viel et de son disciple a aussi été remise en cause. Certains historiens ont avancé que des Iroquois pourraient être à l’origine du drame, d’autres ont privilégié la thèse de l’accident.

Malgré tout, il est hors de question pour la fabrique d’aller plus loin en retirant les statues. « C’est comme les statues de la Grèce et de la Rome antiques. On sait très bien qu’Apollon ou Vénus n’ont pas existé, mais ça fait quand même partie de l’histoire. Il ne faut pas faire table rase non plus de nos mythes ici », dit Patrick Goulet. 

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