L’avortement encore marginal dans les livres et sur les écrans

Karine Gonthier-Hyndman dans le film «Frimas» de Marianne Farley
Photo: Benoit Beaulieu / H264 Karine Gonthier-Hyndman dans le film «Frimas» de Marianne Farley

Jusqu’à tout récemment, il était difficile de parler d’avortement sur la place publique aux États-Unis. C’est ce qu’a constaté la cinéaste québécoise Marianne Farley, dont le court métrage Frimas, qui met en scène un avortement dans un Québec dystopique où l’acte médical serait interdit, a fait partie de la présélection des films aux Oscar en 2021. Dans son film, une femme enceinte d’un enfant difforme a recours à une avorteuse clandestine, cachée dans un camion à viande, à l’insu de son mari.

« Je me suis rendu compte pendant la campagne des Oscar que le thème de l’avortement rendait les gens très mal à l’aise. Il y avait beaucoup de médias aux États-Unis qui ne voulaient pas en parler, pour ne pas perdre une partie de leur public », dit-elle en entrevue. Même si une majorité d’Américains est en faveur du libre choix, le sujet demeure « extrêmement tabou », confiné à la sphère privée et au choix personnel. « Maintenant que le jugement est passé [la Cour suprême des États-Unis a invalidé l’arrêt Roe v. Wade protégeant le droit à l’avortement, NDLR], j’espère que les gens vont se mobiliser », dit-elle.

Dans la littérature comme au cinéma, le thème de l’avortement demeure relativement marginal, comparativement à celui du viol par exemple, qui touche aussi au corps des femmes et qui a été mis en lumière par le mouvement MeToo, constate l’essayiste, romancière, traductrice et professeure en études littéraires de l’UQAM Lori Saint-Martin.

« Avec le mouvement MeToo, dans les dernières années, l’attention a été beaucoup portée sur les récits d’agression sexuelle, et l’avortement est moins représenté », dit-elle.

Cela étant dit, l’avortement lui-même n’est pas un sujet « tout à fait nouveau ». Déjà, dans le Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, écrit dans les années 1940, Florentine constate qu’elle est enceinte de Jean, son amour impossible. « Le mot “enceinte” n’est même pas utilisé », raconte Lori Saint-Martin. Si l’idée de l’avortement effleure Florentine à ce moment précis, elle est rapidement écartée, et Florentine trouvera un mari à qui elle fera croire que l’enfant est de lui.

Le corps comme piège

 

Dans Bonheur d’occasion comme dans Le deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, tous deux ayant été écrits avant la libéralisation de la contraception et de l’avortement, « le corps de la femme est un piège », résume la professeure Saint-Martin, en ce sens que la grossesse est déterminante pour tout l’avenir de la femme.

Des décennies plus tard, Nelly Arcan racontait dans Folle son hésitation avant de se faire avorter de l’enfant d’un homme qui l’a quittée et qu’elle aimait, poursuit Lori Saint-Martin. Enfin, tout récemment, le film L’événement, d’Audrey Diwan, reprenait le récit du même nom d’Annie Ernaux, d’un avortement survenu dans les années 1960 en France, où c’était alors interdit.

Lori Saint-Martin fait d’ailleurs remarquer qu’Annie Ernaux a d’abord publié ce récit sous forme de roman dans Les armoires vides, en 1974. Lorsqu’elle y revient avec L’événement,paru en 2001, la honte de se faire avorter, qui hantait sa première version, semble avoir disparu…

Mais les films traitant d’avortement n’en font pas toujours la défense, loin de là. En 2019, le film Unplanned, inspiré de la vie d’Abby Johnson, une ancienne directrice de planification familiale devenue militante antiavortement, avait suscité la colère des militantes pro-choix lorsqu’il a été présenté dans les cinémas Guzzo, à Montréal.

Dans une lettre ouverte cosignée de divers organismes, Véronique Pronovost dénonçait la mise en scène d’Unplanned, qui montrait des avortements légaux se déroulant dans des circonstances horribles, ainsi que le parti pris, non fondé scientifiquement, de montrer le foetus comme un être qui souffre et qui lutte pour sa vie.

Le poids de la parole des femmes

 

Dans certains cas, dit la chercheuse spécialiste de l’antiféminisme en entrevue, « les produits culturels peuvent faire passer des idées, des mythes ou des croyances erronés, selon lesquels l’avortement peut causer le cancer ou l’infertilité, par exemple ».

Dans Frimas, Marianne Farley montre une femme qui se met en danger en avortant d’un foetus parvenu à 14 semaines. Elle dit avoir été très troublée par La servante écarlate, cette dystopie de Margaret Atwood mettant en scène une société où les femmes sont complètement instrumentalisées pour leur fécondité.

« Il y a eu plusieurs dystopies féministes dans les dernières années », dit Lori Saint-Martin. Celles-ci, cependant, ne mettent pas en scène des avortements, tout simplement parce qu’elles dépeignent des sociétés où ce droit n’existe pas.

Reste que la parole des femmes a eu, déjà, le pouvoir de changer les choses. En France, en 1971, le manifeste des 343 donnait un visage aux femmes, dont plusieurs femmes de lettres, qui avaient fait le choix de l’avortement. Ce mouvement a mené, quatre ans plus tard, à la loi Veil, qui dépénalisait l’avortement.

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