La canonisation de Claude MC

MC Solaar a rempli la salle Wilfrid-Pelletier le temps d’un rare concert au Québec, accompagné par près d’une trentaine de musiciens.
Photo: Adil Boukind Le Devoir MC Solaar a rempli la salle Wilfrid-Pelletier le temps d’un rare concert au Québec, accompagné par près d’une trentaine de musiciens.

On a peine à y croire. S’agissait-il vraiment du deuxième concert à Montréal de MC Solaar ? Son deuxième chez nous en carrière, trente ans après sa première visite – au Spectrum, à l’invitation encore des FrancoFolies qui se tenaient à l’époque en automne ? Si la mémoire peut nous jouer des tours, il a suffi d’une ou de deux mesures de ses classiques pour que ses rimes nous reviennent à la bouche : hier soir à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, les vieux fans ont rappé en choeur avec la légende, qui doit maintenant se dire qu’il devrait nous visiter plus souvent.

Claude M’Barali n’a pas fait les choses à moitié, rassemblant sur scène près d’une trentaine de musiciens pour son « New Big Band Project » dont la direction musicale était assurée par Issam Krimi, claviériste et arrangeur reconnu pour son travail auprès des artistes hip-hop de France (SCH, Bigflo & Oli, Lomepal, Soprano, pour ne nommer qu’eux). Une généreuse section de cordes, une plus modeste section de quatre cuivres, des choeurs, la rythmique, c’était riche, quoique pour être pointilleux, parfois un peu confus en raison de l’acoustique fameusement capricieuse de Wilfrid-Pelletier.

Personne n’est ici à blâmer, et parions que personne n’est sorti du concert en se plaignant. Que du plaisir, et beaucoup de nostalgie, même s’il faut reconnaître que la grande majorité des fans y étaient pour réentendre le répertoire tiré des deux premiers albums de Solaar, Qui sème le vent récolte le tempo (1991) et le chef-d’oeuvre Prose combat (1994), enfin réédité cette année.

La première petite demi-heure de ces retrouvailles fut particulièrement intéressante. Passée l’intro instrumentale servant à réchauffer l’orchestre, MC Solaar s’est montré avec un canon nommé Qui sème le vent récolte le tempo. Dans la salle, on criait : « Claude MC ! Claude MC ! ». L’artiste était visiblement nerveux, précipitant son premier couplet en empiétant sur les cordes qui venaient de se mettre en marche. Il s’est corrigé, faisant le pouce en l’air, et a débité son texte, pendant qu’une partie du public se levait de son siège.

Tirée de Prose Combat, La fin justifie les moyens, son rythme chaloupé qui donnait de la valeur aux orchestrations de violons, a aussi fait mouche. Peu à peu, certains spectateurs s’extirpaient de leur rangée pour aller se masser sur les côtés et danser plus librement, pendant que les autres continuaient à se demander s’il valait mieux vivre ce moment debout ou assis. MC Solaar lui-même n’avait pas encore l’air décidé, enfilant studieusement ses strophes, mais affichant une certaine réserve.

L’orchestre rendait franchement assez bien le groove boom bap coulant de Séquelle (elle aussi de Prose Combat), poussant les récalcitrants à tenter l’expérience debout. Arrivé à Obsolète, les derniers assis se sont levés d’un bond ; le choriste est aussi sorti de son rang pour jouer le rôle de hype man et répondre aux rimes de Solaar, qui a aussi semblé avoir chassé le trac, gesticulant et récitant avec une nouvelle énergie.

La soirée a alors pris son rythme de croisière, le rappeur puisant dans ses albums moins connus — quoique l’excellente Quand le soleil devient froid, tirée de Paradisiaque (1997), avait ses adeptes reconnaissant l’intensité du rythme et de son propos, ici assorti d’un beau solo de guitare électrique. L’enchaînement de deux autres classiques du premier album, À temps partiel et Victime de la mode, a scellé l’affaire : ça se dégourdissait dans les rangées !

Solaar nous a gâtés plus tard avec La concubine de l’hémoglobine, Nouveau Western (superbement exécutée, belle présence des cordes), la troublante Armand est mort — elle aussi richement orchestrée, l’enregistrement original échantillonnant nulle autre qu’Inner City Blues (Make Me Wanna Holler) de Marvin Gaye -, Bouge de là et la funky La musique adoucit les moeurs, avant de conclure avec Caroline, autre incontournable. MC Solaar a fait hier soir le plein d’ovations, toutes méritées.

En première partie, le rappeur de l’Outaouais D-Track a semblé vivre un rêve de pouvoir réchauffer la salle pour un de ses modèles. Simple et chaleureuse, sa performance a ravi le public de Solaar amateur de textes bien tournés. Son album Hull, paru en novembre dernier, représente un sommet dans sa carrière ; D-Track a tout récemment lancé un EP intitulé Raptualités vol.2, et annonce déjà un nouvel album à l’automne.

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