Les grandes corneilles de Louise Forestier

Louise Forestier a récemment été nommée membre de l’Ordre des arts et des lettres du Québec.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Louise Forestier a récemment été nommée membre de l’Ordre des arts et des lettres du Québec.

Prenant prétexte de nouvelles nominations à l’Ordre des arts et des lettres du Québec, Le Devoir vous invite dans l’imaginaire d’artistes dont le travail exemplaire fait rayonner la culture.

Devant le photographe du Devoir, Louise Forestier est à son aise, tout sourire, en joie, incandescente. Elle occupe tout l’espace du studio. Ses mouvements sont vifs, maîtrisés. La voilà qui remonte le col de son imperméable pour prendre la pose. Elle tourne la tête, la renverse, la ramène à nouveau du côté de la lentille du photographe. Elle rit. Et elle n’en continue pas moins de me parler, de s’expliquer, de se raconter.

D’où lui vient son amour de la scène ? Sans doute des religieuses, dit-elle sans hésiter. « Moi, je voulais aller au Collège Marguerite-Bourgeoys. » Ce fut, à Montréal, la première école d’enseignement supérieur pour filles. En 8e année, apprendre le travail de secrétaire la déprime au possible. « Je suis allée voir mon père en lui disant que j’allais faire mes Éléments latins pendant l’été. Je voulais qu’il négocie, pendant ce temps, avec les religieuses pour qu’elles me prennent au collège. Il m’a écouté. »

Louise Forestier au beau milieu des religieuses ? « L’uniforme, pour moi, c’était merveilleux ! Les voiles, les longues jupes, le bruit que tout cela faisait en marchant. Le bruit des longs chapelets le long des jupes, ce bruit ! La façon dont on parle, dont on marche, la façon dont on se tient lorsqu’on est habillé comme ça, avec des grandes robes, c’était très théâtral. »

Elle avait besoin de ce carcan. « Ça m’a permis d’apprendre à déjouer le système, à découvrir comment ne pas me faire pogner, à ne pas être juste une bum, une dissidente, à jouer avec ça, à apprendre, à savoir jusqu’où aller, à la frontière, sur le bord… »

Sa chance ? Ce fut de croiser Marcel Sabourin et Jean-Pierre Ronfard à l’École nationale de théâtre. « Sabourin, c’est un fou qui est arrivé parmi nous ! Il nous faisait improviser. Il nous libérait. Nous avions, parmi nous, des acteurs très mauvais pour jouer des classiques français. Tout d’un coup, lorsqu’on leur demandait de jouer en québécois, ils devenaient des acteurs extraordinaires ! Et puis Ronfard, un Français, peut-on imaginer mieux sur terre pour te faire découvrir ce métier d’acteur avec rigueur ? Toute sa culture était à notre service. Son intelligence aussi. »

Oh oui. La fête est finie ! "I’m out of the game", comme disait Leonard Cohen.

« Quand on jouait du Racine, au théâtre, il fallait travailler pour ne pas avoir l’air conne ! Il fallait que ça sonne, tu comprends ? Les mots doivent avoir un sens. Il faut les porter. Il faut les faire entendre. Ils doivent avoir un sens. » Elle a l’impression que l’importance des mots s’est un peu perdue aujourd’hui.

La voix humaine

 

« Les gens me demandent si ça me dérange de ne plus chanter. Pantoute ! M’entends-tu ? Pan-tou-te ! J’écris ! Je suis bien ! Je m’occupe de ma ruelle. J’aime Montréal. J’aime cette ville. » Mais il faut apprendre à regarder autour de soi, dit-elle, à se poser des questions sur notre monde. Le prix des logements explose. La misère continue de faire son nid tandis qu’on parle d’une fierté nationale avec des mots creux, regrette-t-elle. « En arrière de chez moi, pas loin, juste après la pluie, j’ai trouvé dans un coin des coussins, un grand drap, des chaussettes trouées… Quelqu’un avait dormi là, avant les grandes pluies… Comment peux-tu encore expliquer une affaire pareille, dans notre société ? »

Non, elle ne souhaite pas remonter sur scène. Mais elle y monte quand même ! « Pour créer une surprise, dans le dernier spectacle de Robert [Charlebois], j’ai accepté de reprendre Lindberg. Imagine que j’ai dû refaire des vocalises pendant deux mois pour me préparer ! Ce n’est pas une petite affaire, chanter ! On n’a pas idée de ce que demande ce métier. »

Les textos, les répondeurs, tout le monde dématérialisé d’une musique prédigérée ne l’intéresse pas du tout. « C’est la voix humaine que j’aime ! Je ne supporte pas les affaires dématérialisées. Une voix, je veux savoir “où c’est qu’elle est, quessé qu’a fait”, comme dit un de nos grands poètes, Plume Latraverse ! »

L’écriture

Pendant la pandémie, elle a beaucoup écrit. « J’aime beaucoup les corneilles. J’avais un couple de corneilles qui venait souvent dans la ruelle. J’ai imaginé une corneille qui se promenait, au-dessus de la pandémie… Et j’ai écrit sept ou huit textes, sur toutes sortes de sujets, autour de la corneille. » Qu’est-ce que ça donne au final ? « De la poésie, chantée sur un beat électroacoustique pour un boute. C’est du folk médiéval, si ça peut avoir un sens ! Il faut un peu d’argent pour enregistrer ça. J’ai fait une demande de financement moi-même. Ça tient en quelques lignes : “Bonjour, je m’appelle Louise Forestier. Je vais avoir 80 ans. Je voudrais enregistrer ce que je viens d’écrire…” »

Au fil du temps, elle a beaucoup parlé d’elle. Faut-il revenir encore sur L’Osstidcho, sur l’importance que ce spectacle hors norme a eue, sur le choc qu’a représenté cette incarnation d’un temps nouveau ? « Il y avait une effervescence à ce moment-là. C’était un moment particulier, une libération. Mais avec nos chansons, on arrivait 20 ans après le Refus global de Borduas. On a toujours eu du retard sur les peintres ! »

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Le reste de la série «Passion création»

De quoi a-t-il été trop peu question jusqu’ici à son sujet ? « De l’écriture, justement ! On n’a pas tellement parlé de mon rapport à l’écriture. On n’abordait pas ça. Jamais. Comme si ce n’était pas important ! Pourquoi ? Je ne sais pas. Pourtant, c’est fondamental ! Mais il est vrai que si j’avais voulu qu’on en parle plus, j’en aurais parlé davantage moi-même… »

Écrire ? Elle procède toujours de la même manière, depuis le temps de L’Osstidcho. « Je me suis mise à écrire à ce moment-là. Je me suis assise. Et j’ai écrit Quand t’es pas là. »

Chacun a sa façon d’écrire, bien entendu. « Moi, je fais d’abord 10 ou 15 pages, sans trop me contrôler. On développe à partir de ça. Puis on laisse le texte de côté. On regarde ce qui est bon. On pense à d’autres choses… Quand les flashs ne viennent pas, on en prend un dans ce qui est déjà là. On le travaille. […] Des fois, rien ne vient. J’arrête. Je quitte. Je vais ailleurs. Je regarde dehors, par la fenêtre. Et puis ça repart… À condition de travailler ! »

Accessible

 

La postérité, la gloire, la renommée ? « Je n’ai jamais voulu être vraiment connue », souligne-t-elle. « Je voulais avoir du fun, “triper” », lance-t-elle dans un éclat de rire. « Quand j’ai vu la gloire s’emparer de Robert [Charlebois], tout d’un coup, en six mois, j’ai compris que ça ne me tentait pas, en tout cas pas de cette façon. Ça m’emprisonnait. Et puis, la gloire, ce n’était pas la même chose pour une femme. Ça fait peur aux hommes quand tu es très connue, tu sais… Il n’y a pas d’hommes qui vont se dévouer à ta carrière, comme on trouve des femmes qui le font pour un chanteur. Non, moi j’aime le genre de popularité que j’ai eu avec le public. J’étais accessible. The girl next door, comme on dit. »

Fini la chanson, vraiment ? « Oh oui. La fête est finie ! I’m out of the game, comme disait Leonard Cohen. Et ne comptez pas sur moi pour critiquer ce que les jeunes font. Ce n’est plus le même métier. Je ne voudrais pas être à leur place ! Ils ne l’ont pas facile. »



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