L’humour recrute tous azimuts

Les conventions, les étiquettes, les limites à respecter, Jean-Sébastien Girard a appris à s’en méfier. «À la radio, c’est quand j’ai arrêté de vouloir rentrer dans le moule que mes affaires ont commencé à marcher. Alors, sur scène, c’est ce que je ferai aussi. Ce sera moi.»
Photo: Félix Renaud Le Devoir Les conventions, les étiquettes, les limites à respecter, Jean-Sébastien Girard a appris à s’en méfier. «À la radio, c’est quand j’ai arrêté de vouloir rentrer dans le moule que mes affaires ont commencé à marcher. Alors, sur scène, c’est ce que je ferai aussi. Ce sera moi.»

Alors qu’on reprochait hier encore aux humoristes de « voler » le travail des comédiens, voilà que les acteurs « volent » aujourd’hui le boulot des humoristes. On constate en effet que le milieu de l’humour recrute activement ces derniers temps du côté de la télévision, du théâtre et du cinéma, mais aussi de la radio, de la musique et de la littérature.

On pense spontanément à Christian Bégin, qui, devant le déferlement des humoristes, s’était porté en 2004 à la défense du métier d’acteur sur le plateau de Tout le monde en parle, qualifiant au passage de « correcte » la performance de Stéphane Rousseau dans Les invasions barbares. Précisons que le comédien-animateur ne se découvre pas une passion pour l’humour, puisqu’il renoue avec ses anciennes amours en procédant ces jours-ci au rodage d’un troisième solo humoristique, Les 8 péchés capitaux selon Christian Bégin.

Après avoir brillé à la télévision et au grand écran, Anne-Élisabeth Bossé est actuellement en rodage de son premier solo d’humour, Jalouse. Dotée d’un sens comique indéniable, la comédienne déclarait en août dernier au Devoir : « Je ne pose aucun jugement sur les projets qui rejoignent le plus grand nombre et je me méfie des gens qui, par plaisir aristocratique, snobent ce qui a du succès. » Le 19 août, avec son conjoint, Guillaume Pineault, Bossé coanimera un gala ComediHa ! au Capitole de Québec.

Pôle d’attraction

Vous doutez encore du pouvoir d’attraction qu’exerce l’humour ? Sachez que Marc Messier recommencera cet automne à parcourir le Québec avec son premier solo en 50 ans de carrière : Seul… en scène !. Que Michel Charette, qui animera un gala ComediHa ! le 17 août, prépare en ce moment même un premier solo d’humour. Qu’Emmanuel Bilodeau rode actuellement son deuxième spectacle, Dans lepétrin. Que la chanteuse Roxane Bruneau, désopilante dans les capsules qu’elle a réalisées pour Star Académie, coanimera un gala Juste pour rire avec Phil Roy le 21 juillet. Et que Marie-Mai sera aux commandes d’un gala ComediHa ! le 16 août.

Doté d’une formation d’acteur, pilier pendant une décennie d’une émission de radio qui vient tout juste de tirer sa révérence, La soirée est (encore) jeune, à ICI Première, Jean-Sébastien Girard a plusieurs fois trempé un orteil dans le grand bassin de l’humour. Cet automne, il se lance pour de bon en amorçant le rodage de son premier spectacle solo : Un garçon pas comme les autres.

La proposition de Patrick Rozon, de Juste pour rire, survenue il y a deux ou trois ans, Girard a commencé par la refuser. « Je ne suis pas un humoriste de scène, explique-t-il. J’ai tout appris sur le tas. Je n’ai pas fait l’École nationale de l’humour, ni les bars, ni les premières parties. Je n’ai que mon instinct, et j’ai décidé de le suivre. À l’idée de retrouver la scène, après les expériences grisantes que j’ai connues avec les gars de La soirée, je me sens comme une rockstar accro aux applaudissements. Je me garroche dans le vide… en espérant que le public va me rattraper. »

Sortir du moule

 

L’apprenti humoriste ne cache pas qu’il ressent de la peur. « Je suis à la fois terrorisé et exagérément heureux. Je vis une maniaco-dépression créative en permanence. Il y a des matins où je n’en reviens pas de ma chance, et d’autres où je me dis : mais pourquoi tu fais ça, pauvre fou ? Puis je respire un grand coup et je continue, parce que même si mes nerfs risquent de me lâcher, cette impression d’être vivant, c’est pas mal plus le fun que les drogues de synthèse. »

Les conventions, les étiquettes, les limites à respecter, Jean-Sébastien Girard a appris à s’en méfier. « À la radio, explique-t-il, c’est quand j’ai arrêté de vouloir rentrer dans le moule que mes affaires ont commencé à marcher. Alors, sur scène, c’est ce que je ferai aussi. Ce sera moi : mon univers, mes jingles, mon amour du show-business un peu désuet, mes histoires pas de bon sens. Du stand-up pas traditionnel avec un peu de théâtralité, de l’émotion, des réflexions. Je me laisse aller en toute liberté, je ne sais pas si ça va être transcendant, mais ça va me ressembler. C’est le plus beau risque que je puisse prendre. »

En plus d’être « cuisiné » avec Jean-Philippe Wauthier et Olivier Niquet à l’occasion du Roast de la Soirée est (encore) jeune, le 21 juillet à la salle Wilfrid-Pelletier, Jean-Sébastien Girard procédera le lendemain, dans la grande intimité de la salle Claude-Léveillée, à la lecture de son spectacle.

Lettres de noblesse

 

David Goudreault se souvient du 16 juillet 2021 comme si c’était hier. Ce soir-là, sur l’une des scènes extérieures du festival Juste pour rire, il présentait Au bout de ta langue, un spectacle alliant humour et poésie : « Les gens de Juste pour rire, dont l’événement n’est pas associé à la littérature, ont démontré du courage et de l’ouverture d’esprit, affirme l’écrivain-performeur. C’était génial, un public réceptif, allumé, généreux. Emballés, les organisateurs m’ont proposé de présenter un nouveau spectacle, original, mais à la Maison symphonique, devant 1800 personnes. Là, j’ai trouvé qu’ils faisaient preuve de témérité. » Puis il ajoute aussitôt, comme pour se convaincre lui-même : « Ça va bien se passer ! »

Touche-à-tout, David Goudreault rattache la télévision au poème et la scène au roman. Dans son écriture, la comédie occupe une place de choix. « J’utilise l’humour dans tous mes livres, précise-t-il. Mes lecteurs ne seront pas étonnés de me voir déconner et jouer avec les limites sur scène. La grosse différence, c’est qu’en humour, quand tu vends 50 000 billets, on le souligne avec une plaque ou un prix, un communiqué de presse et tout le tintouin. En littérature, quand tu vends 100 000 romans, tu te disqualifies pour de nombreux prix, et on te colle l’étiquette “auteur populaire”. Je m’en sacre, j’ai envie d’utiliser l’humour, à l’écrit comme sur la scène, pour faire résonner mes idées. »

À l’idée d’offrir Entre les lignes à la Maison symphonique le 24 juillet, David Goudreault ne cache pas sa nervosité : « C’est toujours excitant et angoissant de rencontrer un public, d’étrenner du nouveau matériel et de repousser ses limites. J’aurai des invités de haut calibre, à la musique et au micro, mais je devrai me connecter avec des gens qui me connaissent peu en mode représentation, qui plus est dans une salle où je ne me suis jamais produit. C’est un beau défi. C’est le seul spectacle que j’ai accepté d’ajouter à l’agenda en 2022, j’ai donc l’intention de m’amuser et de tester certains numéros de la prochaine tournée, qui aura lieu en 2024. Ce sera un gros délire devant un immense public, et ce sera mémorable ! »

Cela ne fait pas de doute, entre les genres et les disciplines, les milieux et les territoires artistiques, les frontières s’estompent peu à peu. Alors que certains diront que l’humour s’ouvre aux autres pratiques dans le but d’étendre ses tentacules, d’autres préféreront envisager ce décloisonnement comme une bénéfique remise en cause de l’ordre établi. Qui vivra verra.



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