L’art difficile de la relance

Le besoin de techniciens et d’employés de toutes sortes est tel que certains lieux culturels craignent de ne pas pouvoir reprendre leurs activités normales en septembre.
Photo: iStock Le besoin de techniciens et d’employés de toutes sortes est tel que certains lieux culturels craignent de ne pas pouvoir reprendre leurs activités normales en septembre.

Un problème majeur chasse l’autre dans notre société en crise perpétuelle, et la culture n’échappe pas à l’effet de sidération. Alors après avoir été frappés de plein fouet par la pandémie, comme tout le monde, les secteurs culturels québécois doivent maintenant faire face aux mêmes énormes défis en se relançant dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre sur fond d’inflation.

Ces deux enjeux sont ressortis pendant une table ronde sur la relance culturelle organisée mercredi par le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM).

 

Quatre dirigeantes d’organismes majeurs participaient à la discussion : Nathalie Maillé, directrice générale du Conseil des arts de Montréal (CAM) ; Anne-Marie Jean, p.-d.g. du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) ; Louise Lantagne, présidente de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) ; et Monique Simard, présidente du conseil d’administration du Partenariat du Quartier des spectacles (QDS).

« La pénurie de main-d’œuvre, c’est une véritable crise qui touche tous les secteurs, et la culture de manière particulière », a déclaré cette dernière en donnant l’exemple de la précarité d’emplois endémique pour les pigistes des arts. « L’inflation, c’est quelque chose de plus grave encore. Quand il y a inflation, les gens se serrent la ceinture et les deux premières dépenses coupées, ce sont les vacances et la culture. »

Employés recherchés

 

La pénurie de main-d’œuvre s’arrime en plus à l’épuisement des employés déjà en poste, a ajouté Nathalie Maillé, notant que le besoin de techniciens et d’employés de toutes sortes est tel que certains lieux culturels craignent de ne pas pouvoir reprendre leurs activités normales en septembre. « Pour moi, c’est le principal enjeu pour la relance », a affirmé la directrice générale du CAM, en ajoutant que l’instauration d’un revenu minimum garanti pour les artistes et les artisans aiderait beaucoup.

Elle et ses collègues prennent note que le secteur culturel ne peut plus seulement compter sur le dévouement à l’ancienne des employés prêts à tous les sacrifices pour travailler dans le beau milieu. « Les jeunes demandent de l’écoute et de la bienveillance, a dit Mme Maillé. Ils accordent la priorité à la qualité de vie. »

Le problème de la pénurie de main-d’œuvre se pose en plus alors que la reprise de la diffusion produit un surplus d’offres après deux années de ralentissement, voire de confinement. Jacques K. Primeau, producteur et gérant d’artistes, qui animait la discussion, a souligné que 900 disques sont sortis en 2021. Les musiciens espèrent maintenant entreprendre des tournées tous en même temps.

Repenser l’offre culturelle

La crise sanitaire a frappé fort dans le milieu, mais le quatuor de dirigeantes, qui parlaient souvent à l’unisson, a mis en évidence les aspects positifs de sa réactivité. Elles ont unanimement salué la solidarité entre les organismes, mais aussi la souplesse des programmes adaptés pour faire face à la situation inédite ainsi que le soutien gouvernemental important pour aider les travailleurs et les entreprises culturelles.

Voici des exemples pêle-mêle cités. La SODEC a mis en place en un mois un programme d’assurances pour les plateaux de tournage qui a même ensuite encouragé le reste du Canada à suivre cette voie. Le CAM a créé un programme pour soutenir la présentation de prestations à l’extérieur alors que les salles de spectacle fermaient ou réduisaient leurs activités. Le QDS a multiplié les offres en débordant de son cadre géographique naturel pour finalement animer tout le centre-ville.

Les jeunes demandent de l’écoute et de la bienveillance. Ils accordent la priorité à la qualité de vie.

 

La reprise doit passer par la revitalisation de ce cœur névralgique de la ville, ont convenu les panélistes, et plusieurs ont insisté pour que le privé s’implique davantage dans cette relance à son avantage. Nathalie Maillé souhaite le développement de la philanthropie culturelle et a suggéré aux patrons d’offrir des billets de spectacle, voire une combinaison avec un restaurant. Anne-Marie Jean a proposé de faire circuler les artistes dans les bureaux en imaginant un quatuor répétant dans un gratte-ciel. Louise Lantagne mise sur le développement de nouveaux publics en s’ouvrant vers les régions et la diversité.

Partout sur la planète

 

Le lieu du débat (le CORIM étant « la vitrine internationale de Montréal ») a finalement suscité des échanges sur l’exportation des productions culturelles québécoises.

« Vivre dans un marché fermé avec un public captif a fait son temps, a affirmé Monique Simard. On a développé une qualité de production et de création qui permet de se mesurer à n’importe qui partout sur la planète. On est excellents, et donc il faut développer la marque Québec, et ça se fait bien, en télé en particulier. »

Anne-Marie Jean a indiqué que les arts de la scène exportent déjà leurs productions dans une soixantaine de pays et que chaque jour, en moyenne, sept créations québécoises sont présentées dans le monde. Elle a ajouté que la relance est commencée du point de vue du rayonnement, chiffres à l’appui : en 2019-2020, 427 productions avaient demandé de l’aide à l’exportation. Il s’en trouve déjà 95 pour les deux premiers mois de la présente année budgétaire, et l’Asie n’a pas encore ouvert ses marchés.

Avant la pandémie, les secteurs combinés de la culture, des loisirs et de l’information représentaient 3,6 % du PIB du Québec. Plus de 170 000 personnes y travaillent. Québec a injecté en avril 225 millions pour consolider le milieu, dont 23 millions pour l’exportation des productions à l’étranger.

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