La culture sauvera-t-elle le centre-ville?

L’installation «Ville orchestre», aménagée sur la Promenade des artistes jusqu’au 29 mai, est une allégorie de l’homme-orchestre. 
Photo: Photos Valérian Mazataud Le Devoir L’installation «Ville orchestre», aménagée sur la Promenade des artistes jusqu’au 29 mai, est une allégorie de l’homme-orchestre. 

Lundi en fin d’après-midi dans le Quartier des spectacles : sur la Promenade des artistes, une toute petite fille, tenue à bout de bras par sa mère, s’amuse à activer le module de la Ville orchestre, tout nouvellement créé par Robocut Studio, Dpt. et Vallée Duhamel. Quelques mètres plus loin, un jeune homme désœuvré se repose sur l’un des bancs de l’installation. Un peu partout, des piétons circulent. Émergeant de sa léthargie forcée, le centre-ville de Montréal se réanime lentement, mais pas encore comme autrefois, alors que les travailleurs sortaient en masse des bureaux à l’heure de pointe pour s’engouffrer dans des wagons de métro bondés.

Après plus de deux ans de passage à vide, le centre-ville s’apprête de nouveau à accueillir une vie culturellede niveau prépandémique. Cet été, tous les festivals seront de retour au maximum de leur capacité, et on devrait même y compter de nouveaux venus, promet Éric Lefebvre, directeur général du Partenariat du Quartier des spectacles. Doit-on ajouter que c’est jusqu’à nouvel ordre de la santé publique ?

On sait déjà, dans tous les cas, que le centre-ville ne sera plus jamais tout à fait le même. Pendant que les Montréalais étaient confinés à la maison, de grandes tours domiciliaires ont surgi du sol en plein Quartier des spectacles, au point que les organisateurs des festivals doivent désormais chercher des endroits où installer les coulisses des artistes.

De nouveaux résidents

 

Pendant que les tours de bureaux risquent de demeurer moins occupées qu’elles ne l’ont été avant la pandémie, ce sont les espaces résidentiels qui ont pris la relève. Car on le sait, le télétravail est là pour rester dans la population, du moins en mode hybride. « À peu près toutes les interventions et toutes les études indiquent que les gens vont revenir travailler au centre-ville autour de trois jours par semaine », dit Éric Lefebvre.

Le défi qui se pose autant aux investisseurs qu’aux gestionnaires, voire aux artistes, c’est de faire du centre-ville un endroit désirable, plutôt qu’imposé. Et cette démarche implique, désormais presque obligatoirement, des activités culturelles.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L'installation est mise en action par la voix, les pieds ou les mains des passants pour créer des mélodies.

Pour M. Lefebvre, la pandémie a fait en sorte que le milieu des affaires a dorénavant besoin du milieu culturel pour convaincre les gens de bureaux de revenir au centre-ville. « Les gens de bureaux vont vouloir vivre une expérience en allant au centre-ville. Cela peut passer par l’art public ou la présentation de spectacles. Il y a beaucoup de gens qui nous appellent pour nous demander si on peut les aider à entrer en contact avec des représentants du monde culturel », dit-il.

À quelques centaines de mètres à l’ouest du traditionnel Quartier des spectacles, le groupe Ivanhoé Cambridge, propriétaire de la Place Ville Marie, a entièrement refait son esplanade et y suspendra bientôt un gigantesque anneau de 30 mètres de diamètre encadrant la vue de l’esplanade sur l’avenue McGill College et sur le mont Royal. « On veut aussi qu’il y ait de l’animation sur la place », dit Annik Desmarteau, vice-présidente bureaux au Québec chez Ivanhoé Cambridge, qui entend dévoiler la programmation sous peu et espère ainsi attirer de nouveau les occupants des immeubles de bureaux de la Place Ville Marie.

Le retour de l’activité culturelle au centre-ville, « ça va être un beau test qui va permettre de voir comment la culture va ramener les gens au centre-ville », dit Valérie Beaulieu, directrice générale de Culture Montréal.

Une promenade d’ouest en est

En fait, la configuration du centre-ville elle-même s’apprête à changer, notamment avec la fin éventuelle des travaux de réorganisation de la rue Sainte-Catherine et de l’avenue McGill College, pour offrir davantage d’espace piétonnier. Éric Lefebvre aime penser que la rue Sainte-Catherine, qui aura des espaces piétonniers d’est en ouest, unira en quelque sorte le cœur culturel du Quartier des spectacles au centre plus commercial traditionnellement déployé à l’ouest de l’avenue du Parc.

Pour l’urbaniste Gérard Beaudet, la pandémie aura permis de réaliser à quel point on avait concédé, dans le passé, d’espace à l’automobile au centre-ville, dont les piétons occupaient la part congrue. La reprise des activités professionnelles montrera cependant, croit-il, si le concept de rues piétonnes fonctionne véritablement chez nous.

La désaffection constatée dans le centre-ville au cours des dernières années a également forcé Tourisme Montréal à modifier ses objectifs à court terme. En 2019, dit Manuela Goya, vice-présidente du développement de la destination et des affaires publiques de l’organisme, la tendance était plutôt au développement de la vie culturelle dans les quartiers, où les touristes cherchaient une expérience plus authentique, plus ancrée dans la culture locale.

Besoin d’amour

Deux ans de pandémie plus tard, c’est le centre-ville, qui demeure le phare de l’expérience touristique montréalaise, qui a désormais le plus « besoin d’amour », dit-elle. Loin de se désoler du développement immobilier galopant que connaît le Quartier des spectacles, Mme Goya estime que cela garantit que le centre-ville ne deviendra pas une ville désertée, morte après l’heure de pointe. Valérie Beaulieu, de Culture Montréal, se réjouit, elle aussi, que le centre-ville ait conservé cette mixité sociale qui le distingue de celui de certaines grandes villes américaines. Emboîtant le pas aux promoteurs des ruelles vertes, qui ont reverdi Montréal au cours des dernières années, Manuela Goya parle notamment d’un projet de revitalisation des ruelles du centre-ville à travers l’art mural, qui prendrait la forme d’une promenade pour les passants.

Pour Valérie Beaulieu, le centre-ville sera, au cours des prochaines années, une sorte de « gros laboratoire ». Elle prévoit qu’il s’en dégagera « une unicité, une identité plus forte ». D’ici là, un premier test se fera lors de la reprise des grands festivals de l’été. Déjà, Tourisme Montréal enregistre une reprise des réservations par les touristes de l’Ontario, des États-Unis et de la France, même si on n’a pas encore atteint les niveaux de réservations de 2019. Éric Lefebvre relève que les grands consommateurs de culture sont au rendez-vous des festivals. Pour le reste,il faut composer avec un facteur d’imprévisibilité plus grand. « Les gens attendent davantage à la dernière minute pour réserver », dit-il.

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