Demeure sauvage des mots

Illustration tirée de «Demeures», de Jean-Sébastien Huot
Photo: Éditions Mains libres Illustration tirée de «Demeures», de Jean-Sébastien Huot

De vives paroles qui, sous divers tons, n’excluent rien de leurs aspérités nous sont offertes par des poètes formidables. Nicole Brossard s’associe à une personne qui joue de la musique, Jean-Sébastien Huot illustre lui-même son texte et Jean-Marc Desgent creuse l’obscur. Et c’est sans compter sur la grande Denise Desautels qui fait honneur à la poésie québécoise.

Toujours présente, avec sa ferveur, Nicole Brossard ne cesse d’étonner de livre en livre, de projet en projet, avec une pertinence que rien ne contraint, elle qui est à l’affût, qui parle toujours dans la réalité de nos heures contingentes. Pour L’ongle le vernis, Brossard se joint à Symon Henry, dont le recueil poético-sonore L’amour des oiseaux moches (Omri, 2020) a été finaliste au Prix du Gouverneur général et au prix Émile-Nelligan. C’est une personne grandement passionnée de l’œuvre de Brossard auquel on doit un opéra autour de son roman majeur, Le désert mauve. Iel ponctue le recueil de Brossard de partitions picturales couleur.

On est d’autant plus heureux d’une pareille initiative quand la facture du livre est aussi superbe et riche que ce que les Éditions du Noroît viennent de produire, mais surtout quand l’œuvre graphique trouve son écho avec une remarquable justesse en regard des poèmes.

« ON AFFICHE ÉCRIRE », comme l’annonce le titre d’un des textes. Or, le but de la poète est d’atteindre « l’énigme du poème / une forme aboutie d’étreinte ». Voilà, c’est dit, Brossard nous offre un texte d’amoureuse, celle des mots et de la vie, celle de la pérennité de certains de ses thèmes de prédilection, celle de l’avenir à prendre à bras-le-corps : « au présent je suis toujours / la même phrase et son silence », « entretemps le verbe être est devenu liquide / une forme de chuchotement obscur / de la poitrine aux lèvres / ainsi que jadis on imaginait / la souffrance entre deux morceaux de silence ».

Les partitions chromatiques de Symon Henry accompagnent ce tremblé que les phrases possèdent, cette vibration propre à ces liens dynamiques. « Je voudrais conserver la passion du nous vivant, son élan », nous dit la poète, alors que les bleus, les rouges et les noirs de l’artiste tissent autour du sens des entrelacs formels.

Ce recueil ne fait qu’accentuer la pertinence stimulante de Nicole Brossard qui poursuit, dans la modernité de sa langue, les traces sous-jacentes de notre essentielle présence au monde.

Vivace origine

 

Pour donner sens aux réminiscences qui taraudent Jean-Sébastien Huot, il lui faut revenir à l’idée des Demeures primordiales — de là le titre du recueil — dans lesquelles s’ouvrent à nous des invitations, des mémoires enfouies, des désirs de territoires précaires. Quand il s’attarde à regarder l’espace, il retient, avec ces mots d’une grande beauté, que « le vent porte son dos vide ». Se dessinent ainsi, au fil des textes, des lieux vivants, ses références inspiratrices : « Le regard posé sur Étant donnés de Marcel Duchamp / Révolution surréaliste / J’ai tournesols aux yeux / À droite l’ardeur / À gauche les poèmes sous hypnose de Desnos / J’aurai traversé les roseraies d’Apollinaire / Les sommeils de Reverdy », après avoir ailleurs évoqué Gauguin.

Les textes sont accompagnés d’inspirants tableaux colorés de l’auteur représentant des maisons enfantines donnant à voir, à l’intérieur de leur forme rectangulaire, une porte surmontée de deux fenêtres, sous un toit pointu, comme s’il s’agissait chaque fois d’un visage clownesque.

Sans doute ces têtes d’enfants, sans doute ces têtes heureuses sont-elles ici pour évoquer l’image première, celle de la mère qui, en la demeure, aimait : « Elle aura fait vœu / De regrouper les os de caille / En un cercle blanc / Inondant nos chambres de chloroforme / Herbes hautes et rosée ». C’est souvent magnifique et d’une grande délicatesse.

Dans les dessins, sous les maisons, parfois quelques réflexions nostalgiques : « maman J’ai encore Raté ma santé mentale », est-il écrit sous une maison jaune à côté de laquelle, pendant du ciel, une ampoule mauve brille. Ou cet autre poème dédié à la mère : « Sans elle / Nos mots coincés désarmés / Nos lits en bataille / Les taches noires dans l’angle du jour / Il y eut cette voix qui s’élevait / Ces cerfs-volants couleur fleur / Chaque matin face aux blasphèmes / Le soleil sifflait. »

Rares sont ces moments où des recueils nous arrivent avec leur beauté murmurée, leur finesse à ouvrir les portes de l’intime. Voici un livre qui permet de respirer à la fois la nostalgie et le désir de vivre.

Une poète québécoise chez Gallimard

Denise Desautels fait son entrée dans la collection « Poésie » de Gallimard. Du Québec. Seul Gaston Miron avant elle avait eu cet honneur. Mais la voici, en ce 568e volume, aux côtés de Rimbaud, Baudelaire et autres Marina Tsvetaïeva, Anna Akhmatova ou Emily Dickinson. La voici à sa place, dans l’orbe des grandes auteures du monde, mettant en lumière sa poésie, mais aussi beaucoup la nôtre, dont son oeuvre origine. Les deux recueils qui y paraissent sont parmi les plus importants qu’elle ait écrits. Louise Dupré, dans sa préface, souligne avec justesse, à propos du premier titre, L’angle noir de la joie, « [qu’]il y a non seulement un “angle noir” dans la joie, mais une joie à trouver dans le noir ». Le second titre du livre, D’où surgit parfois un bras d’horizon, permet, lui, l’ouverture vers l’infini. La poète éclaire de sa lumière l’obscurité du monde derrière laquelle, toujours, l’espoir s’impose.

L’angle noirde la joie D’où surgit parfois un bras d’horizon
 

★★★★★
 

Denise Desautels, Poésie/Gallimard, Paris, 2022, 304 pages

Hurlements

 

« Iels », dit-on, parlent dans le nouveau recueil obscur de Jean-Marc Desgent. Si nous avions admiré sans réserve les nouvelles poétiques des Tableaux d’hiver, tableaux d’été (Poètes de brousse, 2021), cette fois, Quelques enfants sauvages nous paraît investi d’une complexité sinon nécessaire, du moins reflétant l’insécurité fondamentale qui s’y déploie : « Pauvre toi moi et l’autre, priez vers nous, c’est le sale matin des êtres . » Une élégance un peu vaine consiste dans ce recueil à éloigner le point final du dernier mot, créant entre eux une distance qui s’explique mal. D’autant que les autres ponctuations y sont employées selon les normes. Mais bon, parfois, les auteurs cherchent coûte que coûte à faire neuf, même si c’est en creux.

L’auteur ne nous a pas habitués non plus à tant de listes et d’énumérations, ce qui n’aide pas. Mais bon, là encore, on se doit de reconnaître que, parfois, l’effet frappe.

Faut-il accumuler les heurs et malheurs du monde pour en exhausser le drame, faut-il accumuler les dires et les « redires » pour surligner les grandes et petites tragédies du temps actuel ? Desgent, qui le croit, nous offre ainsi une cohorte de lignes de rupture, une panoplie de sentiments cassés. Macabre, parfois, le descriptif : « La nuit, nous épions ce qui s’écroule, l’un dans l’autre, l’un sur l’autre, l’un, l’autre . On cherche ma fente, ma faille sexuelle, on s’y penche, on y voit marcher les revenants, crânes pantelants, on y observe les nous froids, les odieux de glace, les nous à capuchon, les nous subarctiques devenus de pauvres asséchés . Et on tient tant bien que mal sur le bout de l’ongle ».

Nous suivons une cohorte de mal-aimés, des tordus, des maltraités. L’âme humaine est en perdition : que viennent en déchiffrer les arcanes ceux et celles qui ont du cœur. Ou peut-être faut-il aller à la mer, parler de la mère, pour s’échapper quelque peu de l’aboli : « Ça éclate vers le moins d’être . »

Mais voilà, même dans un recueil si peu lumineux, Desgent reste un grand poète dont l’écriture, chaque fois, révèle l’ardeur de la langue, l’implication corps et âme qui s’y investit. Le texte est d’une féroce franchise. Et quand l’étouffement est sa seule voyelle, le poème souligne encore l’obscure « dénaissance » des choses : « Ça se dit sans remuer les lèvres, se révèle […] pour l’enfant qui cherche sa langue, sa nomination, son soleil brutal, pur, total, butineuses, bourdons, mouches et taons, tout ce qui vole va et fait un bruit continu . »


L’ongle le vernis

★★★★ ​ 1/2

Textes de Nicole Brossard, tableaux sonores de Symon Henry, Le Noroît, Montréal, 2022, 104 pages

Demeures (Poésie, collages et tableaux)

★★★★

Jean-Sébastien Huot, Éditions Mains libres, Montréal, 2022, 96 pages

Quelques enfants sauvages

★★★ ​1/2

Jean-Marc Desgent, Poètes de brousse, Montréal, 2022, 104 pages



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