Femmes de foi et de science

Comme ailleurs au Québec, des religieuses ont enseigné les sciences à des jeunes filles à Trois-Rivières, sans pour autant cesser de prêter foi au divin.
Photo: Archives des Ursulines de Trois-Rivières Comme ailleurs au Québec, des religieuses ont enseigné les sciences à des jeunes filles à Trois-Rivières, sans pour autant cesser de prêter foi au divin.

Ce n’est pas par hasard que, contre toute attente, des religieuses se mettent à enseigner les sciences au Canada français à compter des décennies 1830 et 1840. En ces temps turbulents où les troupes de la reine Victoria écrasent dans le sang les révolutionnaires pour les faire taire, des communautés religieuses féminines enseignent à leurs protégées l’astronomie, la botanique, la chimie et la physique. Du moins le font-elles au bénéfice de jeunes filles de condition privilégiée sur lesquelles elles veillent.

Il n’empêche que la majorité des femmes qui étaient soumises à cette théocratie connaîtront une vie adulte placée tout entière à l’ombre de la religion et de la seule vie domestique. Sait-on jusqu’à quel point la science fit d’abord son nid dans les jupes de l’Église pour trouver à y déployer plus tard ses ailes ?

L’intérêt de communautés religieuses pour la science peut, à plusieurs égards, paraître paradoxal. À l’heure d’inaugurer une nouvelle exposition intitulée Religieuses, enseignantes et… scientifiques !, Jean-François Royal, le directeur général du Site historique Marguerite-Bourgeoys, explique comment la science a fait son entrée, souvent avec des moyens non négligeables, dans les établissements scolaires dirigés par des religieuses. Vers 1840, résume-t-il, « le cursus scolaire protestant était de meilleure qualité ». Ce système scolaire permettait à celles qui le fréquentaient un meilleur accès aux sphères de la connaissance scientifique. Aussi la hiérarchie catholique se trouve-t-elle à n’avoir d’autre choix que celui de s’adapter. Elle doit suivre, qu’elle le veuille ou non, un mouvement amorcé en faveur des sciences. Sans pour autant faire une croix sur la foi.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

À mesure que le réseau d’enseignement se développe, même timidement, les congrégations doivent former des enseignantes en sciences. Cela permet à certaines jeunes femmes de développer des expertises et de faire figure de pionnières. Tout le monde connaît la botaniste Marcelle Gauvreau, d’abord étudiante au couvent Mont-Sainte-Marie à Montréal. Certaines religieuses sont elles-mêmes des scientifiques reconnues, comme sœur Estelle Lacoursière, qui va établir les bases du Département de biologie et d’écologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières.

À compter du XIXe siècle, pour s’opposer à la concurrence scolaire protestante, relate Jean-François Royal, les religieuses vont faire venir du matériel scientifique de l’étranger. Elles vont aussi voir à se former à de nouvelles disciplines scientifiques. « Certaines religieuses vont même aller étudier en Europe. Leurs congrégations acquièrent souvent du matériel scientifique de grande qualité. La conservation de ces objets a été particulièrement bien assurée par ces communautés, ce qui nous permet aujourd’hui d’observer des objets scientifiques d’époque en parfait état. » Et Jean-François Royal de montrer, à preuve, une remarquable maquette du système solaire animée par un savant mouvement porté par des engrenages en bronze ou encore un microscope allemand dont le noir laqué a conservé son lustre éclatant.

Une nouvelle exposition

 

Du matériel scientifique de ce type, il s’en trouve aussi en quantité dans les archives des Sulpiciens de Montréal, lesquelles sont toujours inaccessibles au public depuis leur fermeture en 2020 et malgré un avis promulgué depuis par l’État québécois pour en assurer l’intégrité. L’exposition du Site historique Marguerite-Bourgeoys, qui jouxte la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours dans le Vieux-Montréal, puise plutôt dans les riches archives de deux autres communautés religieuses, celles-ci féminines : les Ursulines de Trois-Rivières et les sœurs de la congrégation de Notre-Dame à Montréal. Débutant jeudi, Religieuses, enseignantes et scientifique ! complète la nouvelle exposition permanente du Site historique Marguerite-Bourgeoys. Celle-ci a été déployée pendant la pandémie et n’a pratiquement pas été vue, en raison de la réclusion sanitaire.

« Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la science a été enseignée aux filles, du moins à celles des milieux privilégiés. Elles n’en étaient pas moins destinées, à la fin de leurs études, à devenir des femmes au foyer ou des religieuses. » Trois riches arborescences présentées sous forme de tableau aux visiteurs de cette exposition permettent de reconstituer les choix de vie qui s’offrent aux jeunes filles de 1856, de 1885 et de 1970. La fenêtre des horizons met bien longtemps à s’entrouvrir sur les sciences…

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’exposition du Site historique Marguerite-Bourgeoys puise dans les riches archives de deux communautés religieuses: les Ursulines de Trois-Rivières et les sœurs de la congrégation de Notre-Dame à Montréal.

Pourtant, l’émulation en faveur des sciences existait dès le XIXe siècle, indique encore Jean-François Royal. Mais ses résultats ne peuvent être concrétisés par l’occupation de nouvelles places et de nouveaux rôles en société. Pour cela, il faut attendre les années 1970. « Et encore ! Même aujourd’hui, on le voit, ce n’est pas toujours évident. C’est pourquoi cette exposition nous apparaissait importante. »

Ce sont des femmes anglo-saxonnes qui, les premières, ont accédé à l’université au pays des érables. L’exposition présente le destin de quelques-unes de ces femmes, dont Harriet Brooks, qui conduira des recherches à l’Université McGill en compagnie d’Ernest Rutherford, le père de la physique nucléaire. L’exposition présente aussi de façon sommaire, parmi d’autres pionnières, Irma LeVasseur, qui devint la première médecin canadienne-française après avoir obtenu son doctorat à l’Université Saint-Paul, au Minnesota.

La science aujourd’hui et hier

En plus de nombreuses pièces d’archives qui concernent aussi bien la zoologie que la géologie, la physique, la chimie et la botanique, l’exposition offre un point de vue sur l’engagement des femmes dans les sciences aujourd’hui.

Elle présente par exemple le témoignage coloré de Julie Roberge, originaire de Nicolet et professeure à l’Instituto Politécnico Nacional de Mexico. Petite, raconte-t-elle dans une captation vidéo, elle a été marquée par l’éruption du volcan du mont Saint Helens. Le jour d’une irruption, son père avait expliqué à la maison que la cendre produite par l’irruption ferait rapidement le tour de la Terre. Pour le démontrer, ils avaient lavé tous ensemble, le soir même, la voiture afin de mieux y découvrir, le lendemain matin, une mince couche de suie blanche. Cette expérience l’a marquée. Elle est devenue une spécialiste des volcans de réputation internationale. Julie Roberge surveille en particulier les irruptions du Popocatepetl, un volcan situé au sud de Mexico qui s’est réveillé il y a quelques années.

En 1892, la jeune Marie Desjardins, que l’on suppose avoir environ 15 ans, doit répondre à son examen de science. D’une écriture parfaite, la main très sûre, elle explique. « Les organismes se décomposant et disparaissant », leurs formes sont moulées, « molécule à molécule pour ainsi dire, par les éléments minéraux » pour se transformer en fossiles. Le passé du monde se trouve ainsi sous nos yeux. Les avancées à l’égard de l’évolution n’étaient pas d’emblée niées, comme certains pourraient être trop prompts à le penser.

Le visiteur peut aussi voir, juste à côté, une autre copie d’examen, celle-ci signée par Alixina Dion, elle aussi une adolescente. Alixina est interrogée sur l’astronomie. Là aussi, tout est clair. Le monde ne tourne pas autour de la Terre. Non, dans ce monde religieux souvent si étroit, les esprits scientifiques n’étaient pourtant pas plus plats que la Terre ne l’est.

Religieuses, enseignantes et… scientifiques!

Site historique Marguerite-Bourgeoys, au 400, rue Saint-Paul Est, Montréal. Du 28 avril 2022 au 10 avril 2023.

À voir en vidéo