L’héritage pérenne de Frederick Law Olmsted

Vue aérienne du mont Royal et du chemin Camillien-Houde, en 1962. En première page, on voit le chemin Remembrance, en 1959.
Photo: Archives de la Ville de Montréal Vue aérienne du mont Royal et du chemin Camillien-Houde, en 1962. En première page, on voit le chemin Remembrance, en 1959.

C’est aujourd’hui, en ce mardi 26 avril, le 200e anniversaire de naissance d’un des plus grands bienfaiteurs de Montréal, l’Américain Frederick Law Olmsted (1822-1903), première et toujours plus grande star de l’architecture de paysage. On lui doit le plan d’aménagement du grand parc du Mont-Royal.

« C’est le père de la discipline, mais c’est aussi encore son plus grand représentant », résume Daniel Chartier. Lui aussi architecte paysagiste, il a consacré sa vie professionnelle, comme fonctionnaire de la Ville, à l’étude et à la protection de la montagne. « Olmsted a marqué la société d’une façon profonde et en fait inégalée, dit le retraité. Je ne connais personne qui a eu autant d’impact sur la qualité de vie des gens dans les villes. »

La professeure Nicole Valois, de l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal, en rajoute. « Il a réalisé ses grands aménagements à l’époque où les villes se développaient massivement, pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, relate-t-elle. Il disait qu’il voulait aider à guérir les maladies de l’industrialisation et, dans ces maladies, il comptait déjà l’anxiété et la dépression. Il était sensible au fait que la nature apporte un bien-être. »

Le lieu emblématique de Montréal a encore prouvé son immense utilité sociale, sanitaire et salutaire pendant la pandémie. Des centaines de milliers de visiteurs ont profité de ses sentiers alors que tous les autres lieux de divertissements et d’évasion de la ville étaient au ralenti ou totalement fermés.

La même force persistante de l’héritage Olmsted a été observée partout dans les villes où il est intervenu pendant sa longue carrière étendue sur une cinquantaine d’années. La notoriété immédiate découlant de la conception, en 1858, de Central Park à New York a fait débouler les contrats : Prospect Park à Brooklyn (souvent considéré comme son chef-d’œuvre), Riverside dans l’Illinois, l’Emerald Necklace de Boston, le plan d’aménagement de l’Université de Californie à Berkeley et les espaces verts entourant le Capitole à Washington.

Il disait qu’il voulait aider à guérir les maladies de l’industrialisation

Un million de dollars

Montréal, en croissance fulgurante, a réussi à attirer la célébrité au début des années 1870 parce que la Ville investissait alors dans les équipements de santé publique, dont le système de traitement des eaux usées à la suite d’épidémies. La métropole concentrait aussi la richesse du Canada dans le « mille carré doré » au pied du mont. Le parc a coûté un million à l’époque, une fortune égale à une année de budget de la Ville.

Le grand maître n’a pas répliqué Central Park. Il a plutôt proposé une longue et lente ascension de la montagne à travers une séquence de paysages qui exacerbent les caractéristiques inhérentes de différents sites en accentuant leurs contrastes. « Le résultat fait penser aux strophes d’un poème », dit M. Chartier.

Lui-même a réalisé des études importantes sur le mont Royal et le projet d’origine, notamment à la suite des pluies diluviennes de 1987 qui avaient détruit les abords de la montagne. Une vaste consultation lancée en 1990 avait conclu à la nécessité de remonter au plan au XIXe siècle.

Vidéo à (re)voir: L'avenir des parcs à Montréal

« Avec Olmsted, on n’est pas dans les grands jardins fleuris : il est intéressé par le paysage et le contraste entre les espaces boisés touffus et les grandes plaines ouvertes. Une dynamique s’installe ainsi entre les forces de la nature et les espaces de liberté », ajoute M. Chartier, maintenant gouverneur et membre du comité d’aménagement et de concertation des Amis de la montagne, organisme qui a pour mission de la protéger et de la mettre en valeur.
 

Il explique que la prairie sur la montagne n’a pas l’ampleur que son concepteur avait planifiée. En fait, Olmsted n’était pas vraiment satisfait de la réalisation de son plan. Ancien journaliste, il a alors écrit en 1882 un petit livre pour expliquer sa vision, considéré par plusieurs historiens et spécialistes olmstediens comme son plus beau texte sur son métier d’architecte de paysage.

Sauver la planète

 

L’aménagement et la restauration des parcs se poursuivent dans le monde comme à Montréal, même si la création de ce genre de grands équipements se fait plus rare dans les villes densifiées.

« La profession a beaucoup changé, dit la professeure Valois. Avant, on créait des parcs pour guérir les villes de l’industrialisation. Maintenant, on doit sauver la planète. L’écologie est devenue fondamentale dans la profession. En aménageant un espace public ou privé, il faut penser aux espèces plantées, à la biodiversité, à l’utilisation de l’eau. On a élargi vers des enjeux globaux. »

La professeure Valois cite des noms de nouvelles stars de son domaine. Gilles Clément a créé le parc André-Citroën (1992) à Paris autour de « jardins sériels » évoquant des couleurs, des planètes et même les jours de la semaine. James Corner a signé la High Line à New York. Ron Williams, longtemps professeur à l’Université de Montréal, travaille souvent en Chine. Et puis Claude Cormier, évidemment, qui a signé de grandes réalisations à Toronto et à Montréal.

« Olmsted, c’est un architecte qui était intéressé par les citoyens qui vivent dans la ville, commente M. Cormier. Il travaillait avec Calvert Vaux, et ils apportaient à toutes les infrastructures civiles, les ponts ou les fontaines, le plus grand soin dans les détails. Je suis un disciple de Olmsted dans sa pratique et sa manière de penser la circulation dans l’espace. C’est un maître de la manière de déambuler dans l’espace. »

L’architecte Julie St-Arnault, de la firme Vlan Paysages, a participé avec Civiliti et FNX-INNOV à la conception de la reconfiguration du carrefour des chemins Remembrance et de la Côte-des-Neiges. Cette porte d’entrée ouest du mont Royal ne faisait pas partie du plan de 1872.

Le chantier de plus de 43 millions va se poursuivre jusqu’en 2024. Il a déjà permis de détruire un viaduc du temps brutaliste donnant préséance à l’auto. L’échangeur Pins/Parc, équipement bétonné semblable, a été démoli il y a une quinzaine d'années.

« Ces travaux s’inscrivent dans une volonté de reconnecter la montagne aux quartiers limitrophes, dit Mme St-Arnaud. Dans les années 1960, l’approche était de permettre de franchir rapidement la montagne en auto. En ce moment, on garde l’accès auto, mais on facilite l’accès aux piétons, aux vélos. Disons que notre approche vient s’intégrer à la vision d’Olmsted. »

Elle ajoute que le questionnement d’il y a 150 ans sur les conditions de vie en milieu urbain reste pertinent. La nouvelle émission Ma ville aux rayons X, d’Olivier Niquet, sur la chaîne Savoir média semble aussi aller dans ce sens en questionnant l’impact des lieux habités sur le bien-être des habitants.

Daniel Chartier, lui, fait le lien avec ce qu’il considère être une erreur gravissime d’aménagement urbain autour du REM de l’Est. Autant le legs du créateur de bonheurs né il a 200 ans perdure en qualité, autant ce projet de transport semble nuisible et néfaste, selon le retraité.

« Je suis pour le transport en commun, mais ce projet de transport est tellement mauvais qu’il dépasse l’entendement, dit-il. Dans les années 1950-1960, on a détruit des milliers de maisons pour les autoroutes et bloqué l’accès au fleuve. On n’a pas besoin d’une nouvelle blessure urbaine. On a besoin de retisser les lieux, pas de les détruire à nouveau. »

Avec Caroline Montpetit

Une décennie bien remplie

En une dizaine d’années, au milieu du XIXe siècle, le trentenaire Frederick Law Olmsted a participé à la création de trois oeuvres majeures dans trois domaines différents, mais liés par un même esprit d’entraide et de compassion. Il a commencé sa carrière comme reporter sur le Sud esclavagiste entre 1852 et 1857. Ses écrits, souvent appuyés sur des entrevues avec des esclaves décrivant un Sud pauvre, inefficace, immoral et lâche, figurent encore parmi les plus cités sur l’esclavage. Avec son partenaire Calvert Vaux, Olmsted a ensuite remporté le concours de 1858 pour l’aménagement de Central Park à New York. C’était son tout premier contrat de paysagiste. Dans le projet de recherche Cotton Kingdom, Now, l’architecte de paysage américaine Sara Zewde a montré qu’Olmsted a continué d’appliquer à ses parcs, conçus pour tous, les mêmes règles éthiques et politiques. Pendant la Guerre de Sécession, le journaliste architecte est finalement devenu le premier secrétaire général de la U.S. Sanitary Commission, créée en 1861 et ancêtre institutionnelle de la Croix-Rouge.



 

Une version précédente de ce texte évoquait la journée du mardi 25 avril, il fallait bien sûr lire le mardi 26 avril. Par ailleurs, le nom de l'animateur de Ma ville aux rayons X, Olivier Niquet, a été corrigé, ainsi que la chaîne de diffusion, Savoir média. Nos excuses.