«We Own This City»: rebonjour la police

Rob Brown, Ham Mukasa, Robert Harley et Jon Bernthal dans la mini-série «We Own This City» de David Simon
Photo: Crave Rob Brown, Ham Mukasa, Robert Harley et Jon Bernthal dans la mini-série «We Own This City» de David Simon

Une fiction quasi documentaire pour exposer les faillites structurelles de la société américaine

Il y a de la police dans l’air. La quotidienne District 31 vient de disparaître des écrans et la minisérie We Own This City y fait son apparition lundi à HBO à 21 h (La ville nous appartient, Super Écran, mardi, 20 h). Dire qu’elleest quasiment attendue comme l’équivalent de la parousie en télé semble à peine exagéré.

C’est que cette production américaine est pilotée par les scénaristes David Simon, George Pelecanos et Ed Burns, qui ont déjà donné The Wire, considérée comme l’une des deux ou trois meilleures créations du nouvel âge d’or de la télé. En fait, de l’avis partagé des critiques qui ne se trompent jamais, ce portrait de groupe avec flics est tout simplement l’une des œuvres les plus marquantes de ce début du XXIe siècle. Il ne semble pas du tout exagéré de parler de chef-d’œuvre et de sortir les plumeaux, la pommade et les cinq étoiles tout en même temps.

« Je crois que c’est l’une des plus importantes séries télé jamais produites », dit en entrevue Sherryl Vint, professeure de l’Université de Californie à Riverside, spécialiste des études sur les médias et la culture. Elle a écrit l’essai The Wire (2013) dans la passionnante collection TV Milestones de la Wayne State University, malheureusement sans équivalent en français. Elle a été interviewée avant le visionnement de We Own This City réservé aux journalistes.

« Même si je suis curieuse de voir la nouvelle production, je suis convaincue que The Wire conserve sa place bien spéciale dans l’histoire de la télévision, enchaîne Mme Vint. […] Cette série a 20 ans maintenant. La télévision a radicalement changé depuis et beaucoup des changements les plus positifs ont été apportés par des façons de faire de The Wire. »

Tout se tient

 

Sur écoute (le nom français des 60 épisodes diffusés entre 2002-2008) suit de manière quasi documentaire les enquêtes menées sur le trafic de stupéfiants, de femmes et d’influences politico-économiques à Baltimore. Chacune des cinq saisons décortique la crise d’une institution spécifique, dont la politique, l’école et les médias. Le panorama complet témoigne d’une Amérique en crise profonde.

La ville nous appartient (la traduction de la nouvelle minisérie) poursuit dans cette veine réaliste et critique en retournant la perspective sur l’institution policière. Les six épisodes racontent l’enquête menée par une branche du ministère fédéral de la Justice des États-Unis pour exposer la véritable et très choquante corruption organisée par la Gun Trace Task Force, groupe d’élite de la police de la même ville de Baltimore, mais dans les années 2010. Jon Bernthal (The Walking Dead) incarne de manière magistrale le très détestable sergent Wayne Jenkins, ripou en chef.

Tout se tient et se lie. Le récit s’inspire du livre éponyme de Justin Fenton, du Baltimore Sun, reporter aux affaires judiciaires, poste autrefois occupé par David Simon qui s’était lui-même inspiré de son propre travail pour The Wire. Les liens généalogiques se manifestent de tous bords entre les deux séries. Plusieurs acteurs de l’une sont réemployés dans l’autre, souvent dans des rôles inversés. Jamie Hector, qui jouait le gangster Marlo Stanfield, compétiteur vainqueur de la Barksdale Organization dans Sur écoute, incarne maintenant un détective.

Les deux productions partagent aussi une manière bien particulière et assez unique de faire à la télévision. La plus évidente, la plus porteuse aussi, concerne l’exposition incessante des ratés du système, le racisme systémique, la pauvreté endémique, la répression organisée, la corruption institutionnalisée.

« The Wire n’est pas un thriller sur un crime, mais une analyse quasi journalistique de la criminalité comme phénomène social », écrit la professeure Vint en introduction de son livre. Elle rappelle aussi que Homicide: A Year on the Killing Streets (1991), la toute première série de David Simon, se voulait déjà un dérivé fictionnel de son travail journalistique. « Ultimement, The Wire est moins un drame policier sur la loi et l’ordre qu’un commentaire sur les conséquences du capitalisme », écrit-elle aussi.

«The Wire» n’est pas un thriller sur un crime, mais une analyse quasi journalistique de la criminalité comme phénomène social. Ultimement, «The Wire» est moins un drame policier sur la loi et l’ordre et davantage un commentaire sur les conséquences du capitalisme.

 

La télé critique

L’essai de la spécialiste développe une perspective néomarxiste assumée sur les phénomènes culturels et la société. En ce sens qu’elle cherche à révéler et à remettre en question les structures du pouvoir, mais aussi à considérer les problèmes sociaux comme le résultat de structures sociétales plutôt que de purs choix individuels. The Wire pourrait elle-même être décrite comme une production de la théorie critique entremêlant les choix rationnels des agents sociaux (y compris les criminels) dans un monde où les structures sociales échouent à corriger les inégalités.

En tout cas, les contrastes sont énormes avec les séries policières habituelles, y compris District 31. Les « police dramas » comme celui-là s’attardent surtout à la vie professionnelle et personnelle des agents, presque tous immanquablement présentés comme des héros sympathiques traquant les parias de la société. Il y a de mauvais joueurs parmi les représentants de la loi et de l’ordre dans ce genre de portrait classique de la police, mais au bout de l’exposition, en gros, le système protège l’honnête citoyen et le statu quo en traquant le coquin.

« Dans la plupart des séries policières, la criminalité vient de l’immoralité, résume la professeure Vint. Dans The Wire, la criminalité émerge des inégalités. » Elle ajoute que l’accent mis sur les causes structurelles semble encore plus important à la lumière des ruptures qui s’accumulent, la crise financière de 2008, les inégalités croissantes, l’impossible accès au logement décent pour de plus en plus de gens, la catastrophe climatique en développement.

« Il y a de plus en plus de séries qui critiquent le capitalisme et ses excès, dont les inégalités de richesse, ajoute la critique culturelle. Succession est l’une des meilleures séries actuelles. Elle s’intéresse à ceux qui profitent de l’économie financiarisée alors que The Wire montre plutôt les gens ordinaires qui subissent le système économique. »

La manière à la The Wire de raconter cette histoire des gens d’en bas se distingue de manière originale. Là où les séries policières se concentrent sur la résolution des cas qui s’enchaînent à la queue leu leu, l’arc narratif [dans The Wire] se développe lentement et longuement en racontant la même histoire, mais de différents points de vue institutionnels d’une saison à l’autre.

Le rythme permet de s’attarder aux thèmes et à la complexité des personnages plutôt qu’au simple développement des intrigues. Les épisodes ajoutent des couches de compréhension, mais ne se concluent presque jamais sur un cliffhanger. Même la grande enquête qui occupe toute la deuxième saison de The Wire autour du port de la ville ne se termine pas sur l’arrestation des coupables.

We Own This City poursuit dans la même veine, mais en introduisant un va-et-vient temporel en spirale pour composer son court portrait complet. La mécanique permet de voir les ripoux en action au fur et à mesure que les enquêteurs fédéraux dévoilent leurs combines. Le résultat, captivant, bien que moins fort que le surpuissant chef-d’œuvre originel, ne décevra tout de même pas les fans qui l’attendent comme le retour d’un messie télévisuel…

We Own This City

HBO et Crave, dès le lundi 25 avril, 21 h, et en V.F. à Super Écran, dès le mardi 26 avril, 20 h

À voir en vidéo