La place de l’accent dans les médias d’ici comme ailleurs

Antoine Bertrand et le Français Côme Levin dans une scène du film «Trois fois rien», de Nadège Loiseau.
Photo: MK2 Mile-End Antoine Bertrand et le Français Côme Levin dans une scène du film «Trois fois rien», de Nadège Loiseau.

Dire, c’est faire. La touche-à-tout des planches et des écrans Denise Filiatrault a été l’une des premières Québécoises à tourner en France. C’était dans les années 1970 et elle y parlait pointu, puisqu’elle incarnait des personnages le réclamant.

Le Québécois Yves Jacques joue aussi en français et au Français quand il est embauché en France depuis vingt ans. Il peut d’ailleurs si facilement sonner parisien — et même triangle d’or, un coin chic du quartier parisien des Champs-Élysées — qu’il a récemment incarné le couturier Yves Saint Laurent dans Embrasse, au TNM.

Quand est venu le tour d’Antoine Bertrand de percer sur les écrans de l’autre bord, le compatriote s’est payé la traite, n’a pas niaisé avec la puck et a eu du front tout le tour de la tête en se faisant aller les babines. Tigidou lai lai, et cinq fois plutôt qu’une.

Si je garde mon accent dans un film, ce n’est pas pour l’abandonner dans la vie. Mais je choisis mes mots.

 

Dans Trois fois rien, le choix de garder son accent a été d’autant plus facile qu’Antoine Bertrand incarne un itinérant québécois à Paris. Le rôle a été conçu sur mesure par la réalisatrice française Nadège Loiseau, qui avait déjà travaillé avec lui pour Le petit locataire (2016).

« Nadège voulait d’emblée que le personnage soit Québécois », explique Antoine Bertrand en entrevue téléphonique, accordée « dans le bois, en haut d’une montagne », selon ses explications. « Elle et moi, on s’aime bien. Elle a déjà dit qu’elle m’aimait dans tout ce que je suis, y compris ma québécitude. »

Pour son prochain tournage hexagonal, dans quelques semaines, il a lui-même proposé au réalisateur de garder son accent naturel. « Ça ne changeait pas grand-chose à l’histoire. Moi, garder mon accent, ça peut me rendre beaucoup plus libre comme acteur. »

L’inverse est vrai aussi, parfois. Antoine Bertrand, diplômé d’une école de théâtre, peut jouer Racine ou Feydeau avec l’accent attendu, comme il a incarné un Français contemporain dans d’autres films franco-français. « Tout dépend de l’histoire, du contexte, du genre, résume le polyvalent comédien. Dans une comédie, un accent différent apporte une touche drôle de plus, et sympathique. »

Le rire gras

 

La recette est éprouvée partout. Le parler chantant marseillais est assez souvent employé en France pour camper un benêt du Sud ignorant des réalités principales et essentielles de Paris. Le comédien Fernandel (1903-1971) en a fait une spécialité, y compris dans le cinéma de Marcel Pagnol.

Pour adapter Le temps des secrets, souvenirs du même Pagnol, le réalisateur Christophe Barratier a plutôt joué de cinquante nuances de ton. Un comédien marseillais a enregistré le scénario avec des intonations fortes pour enseigner la manière typique du Sud aux comédiens venus de toute la France. Le résultat laisse à peu près chacun s’exprimer à sa manière, en fait surtout comme un Francilien. On joue donc Pagnol sans l’accent de Pagnol, et cette édulcoration a fait débat.

La question des accents dans les productions culturelles, les médias de masse, les établissements d’enseignement et la société en général soulève ainsi constamment la controverse, là-bas comme ici. La réception critique du film Aline, inspiré de la vie de Céline Dion, a un peu porté sur la manière de la Française Valérie Lemercier de tenter d’imiter le parler de son modèle.

« Si vous vivez en France comme moi depuis des décennies et que vous parlez avec l’accent québécois, vous vous faites dire cinquante fois par jour : “Ah mais, vous êtes Canadien. Ah, c’est mignon comme accent. Ah mais, Céline Dion, elle est vraiment conne” », explique le Québécois André Thibault, professeur de linguistique française à la Sorbonne, en passant d’un accent à l’autre.

« À un moment, on n’est plus capables. On s’adapte. En plus, quand j’enseigne, mon but, c’est que les étudiants écoutent le contenu. J’enseigne à beaucoup d’étrangers. Mes classes de maîtrise sont pleines aux trois quarts de Chinois. Je dois articuler beaucoup pour me faire comprendre. »

Antoine Bertrand, lui, parle québécois derrière la caméra, sur les plateaux français comme dans le pays. « Si je garde mon accent dans un film, ce n’est pas pour l’abandonner dans la vie, explique-t-il. Mais je choisis mes mots. »

Le comédien, reconnu pour sa franchise, explique que, lorsqu’un Français essaie de l’imiter pour le ridiculiser (encore une fois, en se ridiculisant lui-même, parce que bien peu y arrivent correctement), il lui demande poliment s’il oserait faire de même avec l’accent sénégalais devant un Sénégalais. « C’est d’une grande efficacité, dit-il. Mais imiter mon accent, ce n’est pas nécessairement pour en rire. On le sent vite si c’est de l’affection maladroite ou de la condescendance mesquine. »

Une vieille affaire

 

La discrimination basée sur l’accent est appelée « glottophobie » en France. Un projet de loi adopté par l’Assemblée nationale, maintenant bloqué au Sénat, vise « à promouvoir la diversité de prononciation de la langue française » et à interdire les discriminations basées sur l’une ou l’autre façon de parler.

Au Canada français, on parle plutôt d’« accentisme », néologisme formé comme les mots « sexisme » ou « racisme ». La psychologue Nathalie Freynet en a fait l’objet d’une thèse de doctorat pionnière défendue en 2019. Le travail s’intéresse aux effets de la discrimination sur les locuteurs en se concentrant sur la francophonie canadienne, milieu idéal pour ce sujet.

« Tout le monde parle avec un accent et les gens ont naturellement des préjugés par rapport aux manières de parler, dit Mme Freynet, elle-même francophone originaire du Manitoba. Les dynamiques intergroupes expliquent l’expérience que l’on fait de cette stigmatisation. »

Pour elle, la discrimination est transactionnelle et les personnes gèrent la perception de leur ton de diverses manières. « Si quelqu’un se fait dire qu’il parle mal, qu’il a un drôle d’accent, il peut cesser de s’exprimer ou moins utiliser sa langue, note-t-elle. En situation de minorité pour les francophones qui sont bilingues, c’est un facteur de plus de transfert vers l’anglais. »

D’où l’importance aussi d’entendre une diversité d’accents dans tous les médias pour respecter les identités régionales, mais aussi l’histoire de ces communautés. Radio-Canada, le seul diffuseur francophone généraliste pancanadien, a une responsabilité évidente de ce point de vue.

« Le décalage entre le français parlé à Radio-Canada, très québécois, voire montréalais, crée une insécurité chez les francophones en milieu minoritaire : ils ne se sentent pas entendus, expliquait le mois dernier dans un cahier spécial du Devoir la chercheuse en sociolinguistique Adéla Sebkova, qui prépare une thèse sur le sujet. Récemment, j’ai lu des commentaires d’internautes se demandant même avec ironie si le téléjournal du Manitoba n’avait pas été fait à Paris : l’animatrice et plusieurs journalistes de l’équipe étaient Français. Cela crée une étrangeté ; les gens s’interrogent : “Est-ce que cela porte vraiment sur ma communauté ?” »

Encore une fois, dire, c’est faire. « Je pense que les médias font des efforts de plus en plus pour inclure la diversité dans leur programmation », dit la psychologue Nathalie Freynet. Elle cite le cas d’Unis TV, dont c’est le mandat de refléter la diversité pancanadienne. « Pendant longtemps, on a parlé de l’accent de Radio-Canada, qui était en fait l’accent français. Il n’y avait que celui-là, qui communiquait l’idée qu’il n’y avait qu’une manière de bien parler. La diversité des accents normalise les différentes manières de s’exprimer et donne de la valeur à chacune. »
 

 

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