«Damascus Dreams», entre rêves et réalité

Sans être un film sur la guerre, l’œuvre d’Émilie Serri porte sur la mémoire.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sans être un film sur la guerre, l’œuvre d’Émilie Serri porte sur la mémoire.

La cinéaste Émilie Serri n’est pas née en Syrie et ne parle pas l’arabe comme son père. Mais cela ne l’a pas empêchée de mener sa propre quête identitaire à travers son premier long métrage, Damascus Dreams, une sorte d’envolée poétique documentaire mêlant réalité et fiction.

« Je m’en sors en ne l’appelant pas », confie la cinéaste. « Pour moi, c’est un film. C’est tout. Après, les gens peuvent lui mettre l’étiquette qu’ils veulent. »

Ce qui est limpide, en revanche, c’est la trame de l’œuvre qui, sans être un film sur la guerre, porte sur la mémoire. Peut-on se souvenir de choses qu’on n’a pas vécues soi-même ? Comment se souvient-on à travers les expériences et les images des autres ?

« Ce qui m’intéressait le plus était de voir comment, dans le contexte actuel où on a accès à toutes sortes de traces et d’archives, on peut reconstituer une image d’un pays à partir de fragments. »

Derrière une porte fermée

 

Pour les raisons que l’on connaît, certains Syriens ont pu oublier, involontairement ou sciemment, leur pays d’origine pour ne pas raviver une blessure encore ouverte. Parfois, les souvenirs sont plus heureux, mais c’est le temps qui fait son œuvre, qui les polit ou les érode jusqu’à ce qu’ils soient hors de portée.

« Tes luttes, tes fantômes, tes amours et tes chagrins sont restés derrière une porte fermée, engloutis sous les ruines d’un pays qui n’existe déjà plus comme tu l’avais connu et où il m’est impossible de revenir. Un pays où les derniers témoins qui me sont accessibles sont ceux qui l’ont quitté », dit la cinéaste, dans le film, en s’adressant à son père.

C’est au cours d’une visite à Damas en 2010 — son premier séjour auprès de sa famille « en tant qu’adulte » — que l’idée de ce projet cinématographique a germé. Émilie Serri en est revenue avec des questions plein la tête, qui se sont d’abord heurtées au silence de son père et qui l’ont confortée dans son désir d’en savoir plus sur ce pays.

En combinant plusieurs approches, la cinéaste est parvenue à créer une riche facture visuelle qui intègre, en plus des images tournées, des photos et des vidéos d’archives de la Syrie ou d’ici.

« Il y avait cette idée de faire un objet hybride, comme un collage », dit celle qui a un parcours qui emprunte à la photo, au cinéma, aux arts visuels de même qu’au journalisme. Se côtoient ainsi deux Syrie, celle d’aujourd’hui et celle de son père, plutôt fantasmée.

« C’est un pays qui n’existe pas, finalement. C’est cette idée de patrie qui n’existe pas géographiquement, mais seulement dans les rêves. »

Témoignages de réfugiés

 

Si le récit rattaché à la famille de son père est le point de départ de sa quête personnelle, il est accompagné d’étonnantes mises en scène et de témoignages réels de réfugiés syriens d’ici dont les souvenirs étaient souvent fragmentés, au grand étonnement de la cinéaste.

« Il y avait des fois où je revenais vraiment complètement déprimée, où je n’avais pas réussi à retirer ce que je voulais. J’essayais de me constituer une banque de souvenirs et je comptais sur ces personnes qui avaient connu la Syrie pour m’alimenter », raconte Émilie Serri. « C’est là où interviennent les rêves. »

Au fil des tableaux, cet onirisme est reflété par les décors surannés, les images en noir et blanc et les spectres de lumière, de la surexposition à l’obscurité. Fait de pulsations, de souffles haletants et surtout de silences, le langage sonore, sur lequel la cinéaste a longtemps tergiversé, y est aussi pour beaucoup dans cette atmosphère très assumée d’« inquiétante étrangeté ». « Quand on essaie de se rappeler, il y a énormément de silences. […] Je voulais laisser la place à ça, respecter l’intimité de ces moments-là. »

Lauréat du prix de la critique internationale (FIPRESCI) lors du Festival du
nouveau cinéma à l’automne dernier, Damascus Dreams prend l’affiche au Québec vendredi.

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