Le Star Wars Kid, première victime de la viralité web

Ghyslain Raza revient dans un documentaire sur cet épisode humiliant et difficile de sa vie, vingt ans après la vidéo du Star Wars Kid.
Photo: URBANIA / ONF Ghyslain Raza revient dans un documentaire sur cet épisode humiliant et difficile de sa vie, vingt ans après la vidéo du Star Wars Kid.

Ghyslain Raza est devenu malgré lui le premier mème viral sur la planète, en 2003. La vidéo de lui, adolescent, maniant maladroitement un bâton tel un sabre laser de Star Wars a été vue plus d’un milliard de fois. Vingt ans plus tard, celui que l’on connaît comme le Star Wars Kid revient dans un documentaire sur cet épisode humiliant et difficile de sa vie. Il espère que son histoire contribuera à conscientiser la population à la cyberintimidation, en particulier les jeunes générations, plus que jamais accrochées à leur téléphone et aux réseaux sociaux.

« Je n’étais même pas un grand fan de Star Wars […] C’était une vidéo qui était faite par humour burlesque, si on veut, qui était pour moi-même, pas pour être diffusée ou montrée à quelqu’un d’autre. C’était vraiment juste pour lâcher mon fou », raconte Ghyslain Raza dans le documentaire Dans l’ombre du Star Wars Kid, diffusé la semaine prochaine à Télé-Québec.

À l’écran, il nous ramène ainsi à l’automne 2002, avec le Ghyslain de 14 ans qui s’était filmé dans une salle de son école secondaire, le séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières, imitant un Jedi. Il s’entraînait, dit-il, pour aider un camarade sur un projet de parodies de films. Jamais il n’aurait pensé que des élèves mal intentionnés tomberaient sur son enregistrement et le diffuseraient à son insu sur Internet. Il s’attendait encore moins à ce que la vidéo soit partagée à travers le monde entier et qu’on en ferait des parodies à n’en plus finir.

En quelques semaines, la vidéo du Star Wars Kid est ainsi devenue le premier mème de l’histoire de la viralité, avant même l’apparition des réseaux sociaux. Et Ghyslain Raza est devenu, quant à lui, la première victime connue de cyberintimidation à l’échelle planétaire.

Photo: Julien Cadena «On donnait mon nom, mon école, où j’habitais, les journalistes étaient rendus sur le terrain devant chez nous», se souvient Ghyslain Raza

Tempête Internet et médiatique

« Ghyslain a été le patient zéro en 2003. Il a été embarqué malgré lui dans un phénomène culturel qui l’a dépassé », observe en entrevue le réalisateur du documentaire, Mathieu Fournier. « Plusieurs personnes trouvaient ça drôle et l’ont partagé sans réfléchir ni saisir à l’époque ce que ça impliquait », ajoute-t-il.

Non seulement Ghyslain Raza devait-il supporter les railleries et les insultes de ses camarades à l’école, mais l’humiliation continuait lorsqu’il rentrait à la maison, puisque son histoire était partout sur Internet, où les commentaires haineux se multipliaient dans toutes les langues. Sans compter les médias, qui ont commencé à se mettre de la partie. Des médias locaux en passant par le New York Times ou encore la BBC, ils relayaient encore et encore son histoire.

« On donnait mon nom, mon école, où j’habitais, les journalistes étaient rendus sur le terrain devant chez nous, se souvient-il. Un délinquant juvénile, on n’a pas le droit de donner son nom, son image. Si j’avais commis un crime, j’aurais probablement été mieux protégé », lance-t-il dans le film.

La famille de Ghyslain Raza a dû engager une équipe d’avocats — à qui l’on donne notamment la parole dans le documentaire — pour gérer les « incessantes » demandes médiatiques et pour entamer des poursuites judiciaires contre les parents des adolescents qui auraient diffusé la vidéo.

Réflexion sur le cyberharcèlement

« Pendant longtemps, ça a été difficile d’accepter que ces deux minutes-là viennent définir qui je suis. Ce personnage-là s’est créé en dehors de moi sur le Web, cette identité numérique a pris le dessus sur qui je suis réellement », confie le Trifluvien maintenant dans la trentaine, en entrevue au Devoir.

S’il a accepté de sortir de l’ombre aujourd’hui — lui qui se tient loin, très loin, des projecteurs depuis vingt ans — c’est parce qu’il se sentait « prêt » à revenir sur le sujet. « Le temps a fait son œuvre. Pour moi, les choses se sont améliorées », indique celui qui fait un doctorat en droit à l’Université Queen’s en Ontario.

Pendant longtemps ça été difficile d’accepter que ces deux minutes-là viennent définir qui je suis.

 

Il s’est également senti interpellé par la proposition du réalisateur Mathieu Fournier de faire un documentaire qui ne s’attarderait pas « de façon larmoyante » sur son histoire, mais qui partirait plutôt de celle-ci pour amorcer une réflexion sur les enjeux du cyberharcèlement et de la cyberintimidation. Plusieurs experts de culture pop, des nouvelles technologies ou des médias interviennent tout au long du film pour analyser le phénomène. Ghyslain Raza va aussi à la rencontre d’élèves de 3e secondaire dans son ancienne école pour explorer le sujet avec eux.

« C’est certain que le souhait ultime à travers ce documentaire, c’est de contribuer à une conscientisation. […] Il y a une volonté de faire un documentaire qui a une utilité sociale », insiste-t-il.

Car bien qu’il doute qu’un jeune puisse aujourd’hui vivre une situation de la même ampleur que lui, il est persuadé que ces violences en ligne sont bien plus fréquentes qu’à l’époque de son adolescence et qu’elles ont des conséquences tout aussi importantes.

« Il y a aujourd’hui davantage cet effet de la goutte d’eau qui se perd dans l’océan. Des situations de cyberharcèlement, de cyberintimidation, il y en a probablement plus et elles sont plus insidieuses, car elles n’ont pas tendance à ressortir du lot, elles passent davantage sous les radars sociétaux », estime-t-il.

« J’espère qu’avec ce documentaire, on ne pourra plus jamais regarder la vidéo de Star Wars Kid avec les mêmes yeux qu’avant », ajoute pour sa part le réalisateur Mathieu Fournier.

Dans l’ombre du Star Wars Kid

Diffusé le mercredi 30 mars à 20 h sur Télé-Québec. Le documentaire sera diffusé à partir du 31 mars sur le site de l’ONF (onf.ca).

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