Dessiner pour la paix

La réalisatrice Eliza Olkinitskaya s’est jointe au mouvement spontané baptisé Animators Against War.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La réalisatrice Eliza Olkinitskaya s’est jointe au mouvement spontané baptisé Animators Against War.

« Le 24 février, le fameux 24… on ne l’oubliera jamais. » Eliza Olkinitskaya, artiste et cinéaste d’animation, vient de s’asseoir, encore essoufflée et gênée de son (petit) retard au rendez-vous. Son essoufflement trahit aussi sa peine ; l’invasion de l’Ukraine par la Russie la laisse sans mots. Pas sans idées, puisqu’elle a accepté de se joindre à un mouvement spontané baptisé Animators Against War. Plus de 180 individus y prennent position pour la paix, comme elle, en dessinant un film.

« Nous croyons que seuls des moyens pacifiques sont acceptables pour résoudre les conflits entre pays. Ce qui se passe actuellement en Ukraine est une véritable tragédie, lit-on dans le manifeste du groupe. Nous appelons à un arrêt immédiat de l’action militaire […]. Nous exigeons le respect de l’intégrité territoriale de l’Ukraine ! »

Eliza Olkinitskaya est Russe, Montréalaise depuis dix ans, depuis que le « contexte politique » l’a poussée en dehors de son pays. Désormais, depuis le « fameux » jour 1 de la guerre déclenchée par Poutine, elle se demande si cet autre contexte politique ne la ramènera pas à Moscou.

« Je trouve difficile d’être loin. Ici, les gens continuent leur vie normale. Pour moi, le normal s’est arrêté, explique-t-elle, dans un excellent français. Je vis une réalité physique et une réalité mentale. C’est dur. »

La « manifestation numérique » —ce sont les mots de la diplômée de l’UQAM — d’Animators Against War prend la forme d’une série de très courts métrages d’animation (entre
5 et 10 secondes). Publiées sur YouTube, les premières séries répètent film après film le même slogan, en russe : « Non à la guerre ». La plateforme du documentaire Tënk a accepté de les diffuser gratuitement. « Il nous paraissait important de soutenir ce collectif, qui croit en des moyens pacifiques pour régler ce type de conflit, et de lui donner voix », dit Gabrielle Ouimet, directrice artistique.

Ne pas se taire

 

« C’est vraiment important [de passer] le message que beaucoup de Russes sont contre la guerre. Les Russes, ce ne sont pas Poutine », insiste Eliza Olkinitskaya. Les mains qu’elle a dessinées tiennent une bannière qui se déploie et révèle, avec le recul de la caméra, la carte de la Russie.

Elle fait partie des expatriés qui se sont joints à Animators Against War. Mais la plupart des membres vivent au pays. Nous en avons joint deux.

« Je suis contre cette horrible guerre et je veux le crier sur tous les toits », écrit dans son courriel Sasha Fendy. Une fois devant la caméra de l’ordinateur, elle répétera sensiblement la même chose : « Je ne peux pas rester silencieuse. Je suis pour la paix, la paix, la paix. Merci de nous donner l’occasion de parler. » Elle sait qu’elle risque la prison si on la prend en défaut. Un « non à la guerre », et même le seul mot « guerre » sont honnis dans l’espace public. « Je n’ai pas peur », dit l’étudiante en cinéma.

C’est vraiment important [de passer] le message que beaucoup de Russes sont contre la guerre. Les Russes, ce ne sont pas Poutine.

Olga (non fictif) préfère taire sa véritable identité, mais tenait à témoigner. « Je ne peux pas croire qu’il puisse y avoir de gens dans mon pays qui considèrent cette situation comme normale, qui sont d’accord avec notre président. Ils disent que la guerre, c’est mauvais, mais que ceci n’est pas une guerre, dit-elle. Il fallait que je fasse quelque chose, que je dessine quelque chose. »

Le groupe de ces cinéastes pacifistes s’est constitué sur le réseau Telegram, le plus sûr de tous, selon Eliza Olkinitskaya. Il a cependant été conclu qu’il fallait changer le slogan qui accompagne les courts métrages, supprimer le mot « guerre ». « Si je peux être emprisonnée pour un “Non à la guerre”, alors je dirai “Je veux la paix”. Pourra-t-on m’arrêter pour ça ? Je me cacherai en forêt », commente sans trop y croire Sasha Fendy.

Malgré la menace, et des tics de nervosité, Olga et Sasha poursuivront leur militantisme. Le risque en vaut la peine. « Je crois que l’art peut changer la manière de penser », affirme Olga, qui espère que les films du groupe rejoignent ses compatriotes.

Elles vivent à plus de 3000 kilomètres l’une de l’autre. Ça les rassure qu’à l’autre bout du pays, des gens partagent leurs opinions. « Quand tout ça a commencé, raconte Sasha, je me suis réveillée comme en plein cauchemar. Je ne savais pas quoi penser, jusqu’à ce que je reçoive l’invitation à participer à [Animators Against War]. C’est ce qui me permet de me lever chaque matin. »

Dans son film, Olga, qui dessine image par image (stop motion), tenait à rappeler que la guerre équivaut à une « mer de sang ». Sasha Fendy a plutôt opté pour un message de paix et dessiné un oiseau et un rameau. « Je voulais partager de l’amour et envoyer ce petit oiseau aux Ukrainiens », dit-elle.

« On ne se fait pas d’illusions. Le cinéma d’animation n’arrêtera pas la guerre, tempère Eliza Olkinitskaya. Mais on a besoin de se soutenir. L’art sauve l’âme. »

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