Les demi-salles provoquent l’annulation de spectacles complets

À la salle Albert-Rousseau et au théâtre Petit-Champlain devaient se produire en février Louis-José Houde (photo), Arthur l’aventurier, Rachid Badouri, Sam Breton, Jonathan Roberge et Florence K.
Photo: Laurence Labat À la salle Albert-Rousseau et au théâtre Petit-Champlain devaient se produire en février Louis-José Houde (photo), Arthur l’aventurier, Rachid Badouri, Sam Breton, Jonathan Roberge et Florence K.

Mario Pelchat devait faire salle comble au théâtre Desjardins le 12 février prochain. Mais Quand l’un de nous ne bercera pas les spectateurs de LaSalle. Les nouvelles restrictions sanitaires applicables aux théâtres, annoncées lundi, qui limitent les jauges à 50 % dès le 7 février, obligent des diffuseurs à reporter et à annuler des spectacles qui affichent complet.

Fred Pellerin à Lac-Mégantic le 22 février prochain ? Annulé, même si toutes les places sont vendues depuis belle lurette. Les billets des spectacles de février des deux salles du théâtre Hector-Charland — Gregory Charles, Patrice Michaud, Danse C4, Luce Dufault, P-A Méthot, Roxane Bruneau, entre autres ? Remboursés, « parce qu’on n’est pas capables de les replacer dans le calendrier », indique le directeur général, Claude de Grandpré.

« On ne peut pas dire aux spectateurs : “toi, toi et toi, vous ne pourrez pas voir le spectacle, mais lui, lui et lui, à côté, vont pouvoir le voir”. Voyons donc ! C’est fragile, la relation entre un diffuseur et un spectateur, il faut en prendre soin », explique Yves Bellefleur, l’organisateur de tournées théâtrales responsable de Summum communications. Sa tournée de quelque 25 représentations de Neuf (titre provisoire), d’Orange noyée, dans les régions du Québec est en danger d’annulation. « On a des jauges déjà vendues à 70 %. On fait quoi ? Ça fait déjà deux fois que le show est reporté. »

Mélisa Imedjdouben, directrice des communications pour la salle Albert-Rousseau, à Québec, renchérit. « Ce n’est vraiment pas simple de scinder une salle. D’abord, il faut que l’artiste soit disponible, et prêt à jouer deux soirs. Ou trois soirs pour nous, parce qu’à la salle Albert-Rousseau, avec 1348 places, on excède, à 50 %, les 500 spectateurs maximum. »

À la salle Albert-Rousseau (20 spectacles) et au théâtre Petit-Champlain (15 spectacles en février) devaient passer en février des Louis-José Houde, Arthur l’aventurier, Rachid Badouri, Sam Breton, Jonathan Roberge et Florence K. « La vaste majorité de ces spectacles excèdent la limite de 500 personnes ou affichent complet. » Le diffuseur analyse ses possibilités, mais aucune ne semblait gagnante au moment où ces lignes étaient écrites.

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« Reporter un spectacle, c’est l’idéal, mais on a un taux d’occupation de 92 %, et il y a déjà des bouchons dans le calendrier, poursuit Mme Imedjdouben. Si on ajoute une représentation, pour diviser la salle, il faut appeler nos 1348 spectateurs un par un pour savoir qui peut venir une autre date. On a malheureusement développé une grande expertise en cette matière. Mais nos équipes de billetterie sont épuisées. »

La question de la rentabilité se pose aussi. « Ça nous prend le même personnel de salle pour une jauge à 50 % que pour une salle pleine », précise la directrice. Ajouter une deuxième représentation — quand c’est possible avec la disponibilité de la salle, mais aussi celles des employés, autant pour la désinfection entre les spectacles que pour les montages et démontages scéniques — implique de payer un deuxième cachet à l’artiste.

« Les artistes sont fatigués, aussi, de faire des doublés », ajoute Alexandre Provencher, directeur général et artistique du théâtre Desjardins. Et encore faut-il qu’ils soient disponibles, les artistes. Prenons encore ce spectacle de Mario Pelchat. On voit sur le site Internet le calendrier de tournée bien ficelé du chanteur, à l’image de celui de plusieurs autres artistes québécois à succès. Le 11 février, M. Pelchat chante à Joliette. Le 12, il devait être à LaSalle. Le 13, il sera à Drummondville, et le 15, à Brossard.

Impossible donc pour le théâtre Desjardins d’ajouter un deuxième jour de représentation avant ou après le 12 février. Il reste comme possibilité de faire une matinée — ce qui n’est possible que les samedis et dimanches et ce qui impose un doublé plus serré, plus fatigant à l’artiste.

La rançon de leur succès

 

Le cœur du problème actuel des salles pleines ? La jauge à 50 %. Un problème de restrictions sanitaires, donc, et d’application rapide incompatible avec le temps dont les théâtres ont besoin pour vendre — ou rembourser… — des billets. L’ironie? Le problème met en danger les spectacles qui ont le plus de succès auprès du public, au moment où le lien avec le public est fragilisé par la peur de la contagion et la perte de l’habitude des sorties culturelles.

« Notre modèle d’affaires comme diffuseur, nous, c’est de vendre entre 85 % et 100 % des billets de nos spectacles », explique Claude de Grandpré, du théâtre Hector-Charland. « C’est ça qu’on fait, dans la vie, vendre des pleines salles. Et c’est ça qu’on a encore fait. On était contents : en novembre et en décembre dernier, on a fait un record absolu de ventes de billets. On renouait avec le public. »

Même son de cloche du côté de la salle Albert-Rousseau. « À partir d’octobre, on a commencé à battre nos records de ventes de billets de 2019. On sentait une vague d’amour du public, son retour. » Claude de Grandpré : « Avec mes directeurs, on s’est ouvert une bouteille de vin pour célébrer. Et le lendemain, c’était le 20 décembre, on apprenait qu’il fallait tout fermer. »

Pour la tournée, Yves Bellefleur voit celle de Neuf être aussi en danger à cause du succès de la pièce. « La distribution comprend Marc Messier, Pierre Lebeau, Monique Spaziani… Ça se remplit tout seul. » Alors que la tournée des Hardings, d’Alexia Bürger, dont il s’occupe aussi, peut être maintenue sans souci dans les nouvelles conditions sanitaires, parce que la mise en marché n’était pas commencée et que très peu de billets ont été vendus jusqu’à maintenant.

Très peu de risques, mais reprise graduelle

 

Au cabinet de la ministre de la Culture, Nathalie Roy, on se dit « très heureux d’avoir pu annoncer certains assouplissements, dont l’ouverture des salles de spectacle et des cinémas à 50 % pour permettre une reprise graduelle des activités ».

Tous les diffuseurs interrogés par Le Devoir ont aussi salué la réouverture, même s’ils nomment les complications que les conditions créent. « On encourage les diffuseurs à reprendre, s’ils le peuvent, leurs représentations pour permettre aux artistes de renouer avec le public », a poursuivi l’attachée de presse Elizabeth Lemay. Mais la décision finale revient aux diffuseurs, selon le cabinet.

Le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), de son côté, a précisé que « la mesure particulière à la diffusion de spectacles est souple et tient compte des exigences sanitaires en cours ». Cette mesure est saluée par tous les intervenants auxquels Le Devoir a parlé, même par ceux qui l’estiment perfectible.

« Les diffuseurs disposent d’une période de grâce pour prendre leurs décisions d’annuler, reporter ou pas, indique la directrice des communications du CALQ, Honorine Youmbissi. Chaque diffuseur choisit sa stratégie en fonction de ses prévisions de vente et de sa connaissance de son marché. Est-ce que les ventes vont bien ? Est-ce qu’ils ont changé les prix des billets ? »

Le diffuseur qui choisit d’annuler sera compensé, poursuit le CALQ. Il « pourrait aussi décider de faire deux représentations et, là aussi, il serait compensé. Rappelons que dans tous les cas, les cachets des artistes seront honorés ».