Le consensus derrière la fermeture des salles de spectacle s’effrite

«La première annonce qui sort de la bouche de la ministre Roy depuis la fermeture des salles, c’est pour le patrimoine bâti… au moment où les arts vivants s’effondrent, et que la ministre sait qu’on attend plus que tout une annonce, parce que c’est l’hémorragie, documentée, dans nos milieux», vocifère Christine Curnillon.
Photo: Francis Vachon Le Devoir «La première annonce qui sort de la bouche de la ministre Roy depuis la fermeture des salles, c’est pour le patrimoine bâti… au moment où les arts vivants s’effondrent, et que la ministre sait qu’on attend plus que tout une annonce, parce que c’est l’hémorragie, documentée, dans nos milieux», vocifère Christine Curnillon.

La fermeture des salles de spectacle n’est plus unanimement acceptée. Bien que la ministre de la Culture, Nathalie Roy, ait dit lundi qu’il ne manquait que « les feux verts de la Santé publique » pour la réouverture, des feux « qui devraient venir assez rapidement », la colère du milieu artistique et des oppositions politiques contre cet arrêt qui perdure fusait tout de même.

« Sachez qu’on travaille depuis des mois à tenter de mettre sur pied un plan de déconfinement avec plus de prévisibilité, parce que c’est vraiment ce que le milieu demande », a précisé la ministre Roy au sortir d’une conférence de presse sur le patrimoine bâti.

Or, l’impatience du milieu à connaître « ce plan de déconfinement » se fait de plus en plus entendre. Si les organismes et les artistes ont été, de leurs propres dires, « de très bons joueurs » depuis le début de la pandémie, une impression d’être injustement pénalisés, en dépit de pratiques sanitaires exemplaires, s’exprime de plus en plus.

« La première annonce qui sort de la bouche de la ministre Roy depuis la fermeture des salles, c’est pour le patrimoine bâti… au moment où les arts vivants s’effondrent, et que la ministre sait qu’on attend plus que tout une annonce, parce que c’est l’hémorragie, documentée, dans nos milieux », vocifère Christine Curnillon, directrice générale du Carrefour des musiques nouvelles Le Vivier. Dans une lettre ouverte transmise au Devoir, Le Vivier s’adresse directement à Marie-France Raynault, conseillère médicale stratégique principale au ministère de la Santé, pour tenter de savoir si elle s’oppose à la réouverture des salles.

Où est la ministre ?

« Elle est où, la ministre ? » demandait lundi spontanément, chacun en entrevue séparée, la directrice générale du théâtre Aux écuries, Marcelle Dubois, le metteur en scène Martin Faucher et Mme Curnillon. « Les ministres de la Culture devraient être les meilleurs de tous, poursuivait Mme Dubois. Des formules 1. Parce qu’on est une société unique, francophone en Amérique du Nord, et dans la Francophonie. Il me manque une vision de cette ampleur-là. »

Dans un statut Facebook, Mme Dubois déclarait qu’en gardant les centres d’achats ouverts dans des conditions sanitaires plus risquées que celles des théâtres, on dit « aux artistes des arts vivants et à leurs amateurs que ce sont eux qui sont de trop dans le montage de notre société ».

« Il y a une grande violence, poursuit-elle en entrevue téléphonique, à empêcher ceux qui se nourrissent d’autres choses que de consommation de faire et de voir ce qu’ils aiment. Ce n’est pas au gouvernement de décider quels types d’entreprises ont le droit de rester ouvertes ou non, quand les risques sanitaires sont équivalents. »

« Il y a des choix qui ont été faits pour la culture qui sont des choix de société, qui devraient être pris par tous », affirme la travailleuse des milieux de la culture et de la médiation Émilie Grosset, en appui à la prise de parole de Mme Dubois.

« La pandémie révèle un truc dans la relation entre les arts vivants et le ministère de la Culture, poursuit Mme Grosset. Il n’y a pas de vision, pas de plan. Il y a un désengagement, même, comme si on ne comptait pas, n’existait pas. »

Où est le plan de sortie de crise ?

Martin Faucher a signé sur Facebook le « Statut d’un artiste de théâtre inquiet, affligé », dans lequel il en appelle à des réponses plus précises de la ministre de la Culture sur sa défense actuelle. « On est dans la pire crise des arts vivants que le Québec a connue, explique-t-il. Ça prend une ministre avec une parole visionnaire, réaliste, inspirante. »

« Qu’elle le dise, madame Roy, qu’il n’y a pas de danger de contagion dans les salles de spectacle. Des études le prouvent, scande le directeur artistique sortant du Festival TransAmériques. Qu’elle nous dise qu’elle défend la réouverture des arts vivants auprès de son gouvernement. »

La députée libérale Christine St-Pierrereproche aussi à la ministre Roy son silence des dernières semaines. « Notre souhait, c’est qu’il y ait un plan clair pour la réouverture des salles, qui va être réaliste, applicable et qui va éviter qu’on joue au yo-yo comme dans les derniers mois », indique la porte-parole de l’opposition officielle en matière de culture.

Christine St-Pierre n’est pas prête à dire que la fermeture des salles le mois dernier était injustifiée. « […] mais je sais aussi que ça fait partie de la santé mentale d’aller voir des spectacles. Je pense qu’il faudrait avoir une réouverture, peut-être pas à tous crins : il faut l’appui de la Santé publique, bien sûr. Mais il y a moyen de redonner une activité à ce secteur-là, qui est vraiment laissé pour compte en ce moment », avance la députée de L’Acadie avec prudence.

Catherine Dorion, députée de Taschereau, exige de son côté au nom de Québec solidaire les avis scientifiques de la Santé publique sur la fermeture des salles de spectacle. « Il est important qu’on connaisse les vrais études et faits qui ont présidé aux décisions concernant les salles. On ne peut plus continuer à se laisser guider à l’aveugle comme ça. »

« À court terme, les artistes ont besoin d’une relative prévisibilité, a déclaré Pascal Bérubé, porte-parole en matière de culture pour le Parti québécois. Il faudrait aussi un plan de relance pour les arts vivants et de la scène, notamment pour la relance des petites salles, qui ont été très nombreuses à fermer. »

Les œuvres aux poubelles

 

Au cabinet de la ministre Roy, on assure,avec le ministère, multiplier « les rencontres pour préparer la reprise des secteurs concernés. Depuis le début de la pandémie, nous sommes au rendez-vous pour soutenir le milieu culturel à travers nos différents programmesd’aide. Pensons par exemple à nos compensations pour les billets invendus. Jamais un gouvernement du Québec n’a autant écouté, [appuyé financièrement] et soutenu le milieu culturel ».

« C’est une vision très limitée de ce qu’est l’art que de ne parler que des remboursements de billets », lance le chorégraphe Jacques Poulin-Denis. Avec ses collègues Julie Espinasse, graphiste à l’atelier Mille Mille, et Sabrina Lessard, anthropologue, il demandait lundi sur Facebook à la population de sortir les casseroles, à partir du 26 janvier, à 20 h, pour réclamer la réouverture des restaurants et des salles de spectacle. En soirée, au moment où ces lignes étaient écrites, la publication avait peu circulé.

« Ce n’est pas d’argent que les artistes ont besoin, maintenant. C’est de faire leur métier, renchérit la directrice du Vivier. Il faut arrêter de priver la société de ces expressions-là. Oui, les subventions ont aidé. Mais ce n’est plus ça du tout, le besoin. »

« L’hémorragie du milieu est documentée, ajoute Christine Curnillon. Quand le milieu dit que ça ne va pas, il faut le croire. On n’en est plus à discuter de report : on discute des projets jetés aux poubelles. Définitivement annulés. »

La semaine dernière, l’autrice dramatique Rébecca Déraspe a lancé sur Facebook un appel à tous afin d’entendre ce qui rend les arts vivants essentiels. « J’ai envie qu’on résiste. Je me suis rendu compte que l’inertie était en train de m’avaler. » La réponse, des spectateurs comme des artistes, a dépassé ses attentes.

« Aux premières fermetures, je pouvais mieux comprendre. Et comprendre aussi pourquoi les artistes ne protestaient pas. Pourquoi on parlerait alors que le système de santé est écrasé ? Avec l’expérience des réouvertures, là on sait que c’est absurde de fermer de nouveau les théâtres. On le sait, maintenant, que les théâtres sont des lieux sécuritaires. Et on voit ce qui se passe en Hollande, en France, en Belgique, en Ontario… La culture est au cœur des intérêts deplusieurs pays. Pourquoi pas ici ? »

Et pour elle, pourquoi les arts vivants sont-ils essentiels ? On sent le sourire au bout du fil. « Quand on va au théâtre, on réfléchit ensemble. On s’entraîne à l’empathie. Quand je vais au théâtre, j’apprends à réfléchir l’autre, à le ressentir. Dans un monde aussi individualiste que le nôtre, c’est… essentiel. »

Avec Jeanne Corriveau

À voir en vidéo