Les aspirations cosmiques d’Alexandre Scriabine

Le voyage terrestre d’Alexandre Scriabine est fondamentalement inachevé, et son existence tout entière est résumée dans le titre qui incarne cet inachèvement: «Mysterium». 
Photo: Wikimedia Commons Le voyage terrestre d’Alexandre Scriabine est fondamentalement inachevé, et son existence tout entière est résumée dans le titre qui incarne cet inachèvement: «Mysterium». 

Il y a 150 ans, le 6 janvier 1872, naissait à Moscou Alexandre Scriabine, un compositeur qui léguera à sa mort, 43 ans plus tard, une œuvre au style incomparable. Qu’est-ce qui forge l’unicité de ce compositeur hors normes ? Messeblanche, Messe noire, Divin poème, Le mystère… Les titres de certaines œuvres d’Alexandre Scriabine (1872-1915) parlent d’eux-mêmes. Une composante mystique s’est emparée de ce compositeur. Mais ce ne fut pas la seule aspiration de Scriabine.

Le voyage terrestre d’Alexandre Scriabine est fondamentalement inachevé, et son existence tout entière est résumée dans le titre qui incarne cet inachèvement : Mysterium.

De Mysterium, projet qui le tarauda dès 1903, Scriabine ne put ébaucher davantage qu’un prélude intitulé L’acte préalable. Reconstitution et parachèvement de cet Acte préalable ont occupé le spécialiste de Scriabine, Alexander Nemtin (1936-1999) pendant 28 ans ! Nemtin a fini par publier une partition de plus de deux heures et demie en trois parties : Univers, Humanité, Transfiguration, enregistrée en 1999 par Vladimir Ashkenazy pour Decca. Univers, un bloc de 40 minutes, avait été créé par Kirill Kondrachine dès 1971.

L’importance de Mysterium, quête inaboutie, est plus symbolique que musicale. Compositeur du Poème de l’extase (1904-1906), Scriabine souhaitait faire appel aux sens. Entre 1908 et 1910, il travaille sur Prométhée ou le Poème du feu. Prométhée est à la fois poème, symphonie et concerto pour piano. Mais Prométhée est bien plus. Un chœur sans paroles s’ajoute à la palette sonore et la partition comprend une partie pour « luce », ou clavier à lumières.

Le clavier à lumières est un instrument inventé par Scriabine dont chaque note correspond à une couleur (do = rouge ; ré = jaune ; mi = azur, etc.). Cet « orgue de lumière », projetant des faisceaux lumineux prédéterminés grâce à ce système d’équivalences propre au compositeur, vise à développer l’expérience sensorielle de la musique ; un « son et lumière » abstrait, en quelque sorte. Musicalement, la composition se construit sur un accord de six sons qu’il nomme « accord synthétique » ou « accord mystique » et à partir duquel la musique naît et progresse.

Mysterium devait pousser l’expérience et la quête de Prométhée bien plus loin. Scriabine s’était exprimé sur ses objectifs : « Il n’y aura pas le moindre spectateur. Tout le monde sera participant. La représentation exigera des gens particuliers, des artistes particuliers et une culture complètement nouvelle. Il y aura un orchestre, un grand chœur mixte, un instrument générant des effets visuels, des danseurs, un cortège, de l’encens et une articulation rythmique du texte ». « Fumées artificielles et éclairages » devaient « modifier les contours architecturaux » d’une « cathédrale dénuée de pierres », dans laquelle ce Mysterium aurait lieu. Scriabine imaginait une durée, sept jours, un lieu, l’Inde ou l’Himalaya, et dessinait des esquisses de temples de fumée et de lumière.

Ces aspirations mystiques reposaient grandement sur les préceptes de la Société théosophique, fondée en 1875. Scriabine, fasciné par la philosophie et la mystique orientale, voyait d’ailleurs dans le déclenchement de la guerre de 1914 le début d’une apocalypse qui purgerait le monde et le guiderait vers une fraternité universelle et une communion avec la nature et le cosmos. Il n’aura pas le temps d’être déçu, mourant en 1915 d’une septicémie.

Le point de départ

Avant d’annoncer un nouveau langage musical, atonal, et une émulsion des sens à partir des sons, Scriabine est parti de Chopin et de l’héritage russe. Naître en 1872, c’est voir le jour un an avant Rachmaninov et donc, avoir le même ADN musical.

De facto, au début de sa vie, Scriabine compose des mazurkas, des études, des préludes et même trois nocturnes et trois valses. Cela dit, les préludes sont au nombre de 90 et les plus tardifs n’ont vraiment rien à voir avec Chopin.

Une chose accélère l’émancipation de Scriabine. Comme le résume le musicologue Hugh Macdonald, il est convaincu qu’il est « destiné à jouer un rôle messianique en tant qu’artiste créateur ». Scriabine est un électron libre. Respecté par ses pairs il est totalement en marge tant il est égocentrique.

Brillant pianiste, Scriabine ne démontrait aucun intérêt pour la voix en tant que médiatrice de textes (pas de mélodies, à part une Romance), ni pour la musique de chambre. Il composait pour son instrument, le piano, et confiait à l’orchestre ses ambitions. Son œuvre représente au total une quinzaine de CD.

La porte d’entrée la plus simple à l’univers de Scriabine est la musique orchestrale. Trois symphonies, très abordables, esquissent sa trajectoire de 1899 à 1904, la 3e, « Divin poème », étant influencée par Nietzsche. L’esprit créateur — à l’image de Dieu — est capable de racheter le monde pour le mener vers une existence supérieure. La disponibilité des enregistrements, notamment les références enregistrées par Evgueni Svetlanov, est très aléatoire, mais on tentera de privilégier les anthologies orchestrales associant Prométhée et le Poème de l’extase aux symphonies.

Le corpus des Sonates pour piano est sans doute le meilleur compagnon pour parcourir l’évolution du langage de Scriabine. Les 10 sonates couvrent deux décennies, de 1892 à 1913. On peut isoler le groupe des trois premières sonates, que cinq ans séparent. Mais la 2e Sonate est déjà une « Sonate-Fantaisie » et la 3e Sonate (« États d’âme » pour Scriabine) repose sur des passages de l’ombre à la lumière sans cesse contrariés. Nous sommes en 1897. C’est le programme de la 3e Symphonie, mais infructueux.

La 4e Sonate (1901-1903) repose sur un travail harmonique hérité du Tristan de Wagner avec une fin extatique et des contrastes. Entre 1904 et 1906, Scriabine compose pour orchestre son Poème de l’extase, œuvre emblématique, et tire du poème que cette musique illustre une 5e Sonate, un chef-d’œuvre dense, d’un bloc.

Avec la 5e Sonate (1907), Scriabine « accomplit » une œuvre à partir d’un texte. Dans les cinq sonates ultérieures, il va aussi partir d’un principe : celui de l’« accord mystique » qui lui sert de point de départ de Prométhée (1908-1910). On se détache donc de la tonalité pour entrer dans un système, avec des accords (la quarte augmentée, très importante chez Scriabine) et des harmonies particulières, pour décrire un monde de rêve et d’épouvante. La « Messe blanche » (7e Sonate) est celle de l’unification mystique des êtres. Scriabine y voit un « dernier tourbillon avant la dématérialisation ».

Les trois dernières sonates sont toutes de 1913 : la 8e, tragique, la « Messe noire » (9e) habitée par le diable (intervalle du triton), la 10e, une « sonate d’insectes nés du soleil ».

Scriabine développe très vite son propre langage, absolument unique. Ce langage doit ensuite devenir celui de l’interprète, s’il veut convaincre le public.

Ouvrir son inconscient

Le pianiste Vladimir Stoupel a écrit un essai fort intéressant sur les défis posés par Scriabine vus sous l’angle de l’indispensable mais très fastidieuse mémorisation de ses œuvres. « Scriabine développe très vite son propre langage, absolument unique. Ce langage doit ensuite devenir celui de l’interprète s’il veut convaincre le public. […] Certaines constructions, comme la similitude des structures chez Schubert et Brahms, qui facilitent l’apprentissage du langage brahmsien, n’existent pas chez Scriabine. Ce processus d’apprentissage est inévitable, bien qu’il puisse être incroyablement fatigant, psychiquement et physiquement, car il est peu probable qu’une conversation passionnante soit possible s’il faut chercher tous les mots dans le dictionnaire. »

Scriabine, poursuit-il, « est un compositeur qui puise entièrement dans son inconscient et dont les œuvres constituent, dans un certain sens, une sorte d’autoanalyse. L’interprète doit lui aussi se livrer à cette autoanalyse et tenter d’ouvrir son inconscient à la musique de Scriabine. S’il y parvient, il pourra comprendre les rapports logiques (car la musique de Scriabine est très logique, avec sa propre logique) et s’imprégner de la musique. Images et associations qui naissent de cette “autoanalyse de l’interprète à l’aide de la musique de Scriabine” sont indispensables à l’enrichissement de l’interprétation ».

Jusqu’où nous aurait menés dans l’entre-deux-guerres ce créateur, surtout après la mort accidentelle par noyade, à 11 ans, en 1919 de son fils Julian Scriabine, lui-même compositeur et pianiste prodige ? C’est l’un des plus insondables mystères de l’histoire de la musique.

 

Références

Scriabine – Intégrale des
sonates pour piano, Marc-André Hamelin, Hyperion.

 

Les symphonies, Evgueni Svetlanov, Melodiya (intégrale I), Exton ou Warner (intégrale II), Versions de repli : Muti ou Ashkenazy.

 

Alexandre Scriabine : Intégrale de l’oeuvre pour piano, Dmitri Alexeev, Brilliant Classics, 8 CD (nouveauté décembre 2021).

 

Scriabine : Concerto pour piano et Symphonie no 2, Gerstein-
Petrenko, Lawo Classics.

 

Preparation for The Final
Mystery (Scriabine-Nemtin).
Vladimir Ashkenazy. Decca.



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