Du plomb dans l’aide au monde du spectacle

«Les billets ne se vendent pas systématiquement parce que tout d’un coup on augmente la jauge. Il y a encore une grande difficulté à faire revenir les spectateurs dans les salles», explique Eve Paré.
Photo: Isabelle Hayeur «Les billets ne se vendent pas systématiquement parce que tout d’un coup on augmente la jauge. Il y a encore une grande difficulté à faire revenir les spectateurs dans les salles», explique Eve Paré.

Il y a brouillard et confusion dans les mesures d’aide à la billetterie et aux représentations offertes pendant la pandémie par le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) et la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC). Une confusion qui a entraîné l’annulation de dizaines de petits spectacles de musique et de chansons et qui a causé bien des maux de tête aux agences de réservation, aux diffuseurs et aux producteurs qui se sont ouverts au Devoir sur le sujet.

« Avec Indie Montréal, on a eu à peu près une vingtaine d’annulations de spectacle depuis le début des mesures d'aide financière », a indiqué Jon Weisz, directeur fondateur, et également directeur général des Scènes de musique alternatives du Québec (SMAQ). « On a du mal à savoir si c’est à cause des changements dans les mesures sanitaires — on estime aux SMAQ que 10 à 15 % de nos billets ont été annulés par les spectateurs, soit à cause du port du masque ou de la fin de la distanciation — ou du flou dans les mesures d’aide financière. »

Ce flou est survenu à la conférence de presse annonçant les assouplissements pour le secteur de la culture, le 30 septembre dernier. La ministre Nathalie Roy avait alors annoncé que « la fameuse mesure d’aide à la billetterie » du CALQ, qui sert à compenser les revenus réduits pour cause de petites jauges, allait « demeurer valide pendant six semaines », jusqu’au 15 novembre. Or, cette mesure avait été reconduite le 15 septembre dernier jusqu’au 31 décembre 2021.

Quelques jours plus tard, l’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ) faisait savoir à ses membres par un courrier interne dont Le Devoir a obtenu copie que la « Mesure particulière à la diffusion de spectacles québécois du CALQ et l’Aide temporaire à la représentation de spectacles de musique et de variétés de la SODEC prendront fin le 14 novembre 2021 ». Depuis, c’est la confusion dans les milieux, qui ne savent pas quelles sont les aides financières dont ils disposeront le 15 novembre.

Ces deux mesures donnaient un solide coup de pouce. Au 30 septembre 2021, la mesure du CALQ avait permis à 153 organismes de se partager 20 108 721 $ et avait subventionné plus de 3215 représentations. L’Aide de la SODEC a soutenu l’an dernier (jusqu’au 31 mars) 87 artistes ou compagnies, pour un total de 1 263 953 $, selon le rapport annuel. « En devançant la fin des programmes du 31 décembre au 14 novembre, ç’a changé complètement la donne », explique Eve Paré, directrice générale et vice-présidente aux affaires publiques de l’ADISQ. « Les billets ne se vendent pas systématiquement parce que tout d’un coup on augmente la jauge. Il y a encore une grande difficulté à faire revenir les spectateurs dans les salles. Cette incertitude, on la sent très fort chez nos membres. »

La chaîne de la musique

« La SODEC passait par l’aide temporaire à la représentation et par les producteurs pour faire vivre toute la chaîne du spectacle, et assurer des revenus aussi aux diffuseurs et aux artistes », expliquent des personnes rattachées à une agence du milieu de la chanson et de la musique, qui requièrent l’anonymat par crainte de se mettre les bailleurs de fonds à dos. « Ça nous permet de faire des locations de salle, au profit des diffuseurs, et d’y envoyer nos artistes », qui gagnent ainsi des cachets.

L’aide à la tournée régionale de la SODEC a été amalgamée à ce programme, qui couvre le cachet des artistes, les frais irrécupérables comme la promotion, les frais de location de salle et la rémunération du personnel, et 20 % d’honoraires pour le producteur ou le diffuseur. « Habituellement, je fais deux locations de salle par année, à Montréal, poursuit l’une de ces personnes. Cette année, j’en ai fait 55, partout : à Rimouski, Sherbrooke, Trois-Rivières, Chicoutimi, en Gaspésie, etc. »

Entre le 14 novembre et le 31 décembre, cette agence propose « sept spectacles qui pourraient être annulés », ce qui engendrerait « une perte d’environ 55 000 $. C’est sans compter les contrats qu’on n’a pas pu signer dans les deux dernières semaines parce que certains diffuseurs ne veulent pas prendre de risque ». « C’est difficile de prévoir une programmation sans connaître les budgets et les aides. Comment faire le montage financier, à deux mois d’avis ? » demande M. Weisz.

Le cabinet de la ministre Roy a confirmé au Devoir être au courant des inquiétudes du monde de la musique. « La SODEC et le CALQ, deux des sociétés d’État qui relèvent de la ministre, rencontreront leurs clientèles ce vendredi pour confirmer les mesures qui auront cours à compter du 15 novembre et jusqu’à la fin de l’année 2021. […] Une évaluation a été faite par la SODEC et le CALQ afin de répondre encore mieux à la réalité des salles de spectacle, stimuler les ventes de billets et assurer une période de transition pour favoriser un retour à la normale dans ces lieux. » Des détails suivront, donc, vendredi.


Une précision a été ajoutée dans une citation de Jon Weisz portant sur les annulations de spectacles d'Indie Montréal, au deuxième paragraphe.

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