Superman bisexuel, simple coup de pub ou symbole fort d’égalité ?

L’auteur de «Fils de Kal-El», Tom Taylor, a dévoilé cette semaine les premiers dessins du prochain numéro de la série, à paraître le 9 novembre. On y voit Superman (fils) em- brasser passionnément un autre jeune homme aux cheveux roses, le reporter Jay Nakamura, avec qui il s’était précédemment lié d’amitié.
Photo: John Timms DC Comics L’auteur de «Fils de Kal-El», Tom Taylor, a dévoilé cette semaine les premiers dessins du prochain numéro de la série, à paraître le 9 novembre. On y voit Superman (fils) em- brasser passionnément un autre jeune homme aux cheveux roses, le reporter Jay Nakamura, avec qui il s’était précédemment lié d’amitié.

Le vent souffle sur l’univers des comic books américains. Le fils de Superman, Jon Kent, qui a revêtu la cape de son père pour sauver le monde et combattre les méchants, affichera fièrement sa bisexualité dans une bande dessinée à paraître en novembre. La nouvelle soulève les passions, le geste étant qualifié tantôt d’audacieux, tantôt de coup marketing surfant sur une tendance amorcée depuis déjà plusieurs années.

La rumeur d’un coming out du jeune superhéros courait depuis des mois sur les sites d’adeptes et dans les publications spécialisées. L’éditeur américain DC Comics ne s’est pas fait prier et a confirmé lundi — justement à l’occasion de la Journée du coming out en Amérique du Nord — que le nouveau Superman était bisexuel.

« Le symbole de Superman a toujours signifié l’espoir, la vérité et la justice. Aujourd’hui, il représente quelque chose de plus. Aujourd’hui, davantage de gens peuvent se reconnaître dans le superhéros le plus puissant de la bande dessinée », a indiqué l’auteur de la bédé, Tom Taylor, par voie de communiqué. Il en a profité pour dévoiler les premiers dessins du prochain numéro de la série « Fils de Kal-El », à paraître le 9 novembre. On y voit Superman (fils) embrasser passionnément un autre jeune homme aux cheveux roses, le reporter Jay Nakamura, avec qui il s’était précédemment lié d’amitié.

L’image marque les esprits et défraye la chronique depuis une semaine. Les réseaux sociaux s’enflamment, tout comme la section opinion de plusieurs médias à travers le monde, où l’on exprime tantôt sa joie de voir enfin s’élargir la représentation de la communauté LGBTQ+ dans cet univers, tantôt sa déception de voir l’identité traditionnelle du superhéros (un homme blanc, ​hétérosexuel, beau, fort et viril) voler en éclats.

Aux yeux de Morgane Schmitt-Giordano, autrice de bédés et spécialiste des représentations dans la culture pop, « c’est une décision courageuse » de réorienter Superman vers un « héroïsme contemporain ». Car en plus d’être bisexuel, le personnage aura à cœur la lutte contre les injustices sociales, le dérèglement climatique et la crise des réfugiés.

« Les héros doivent être réactualisés si on veut qu’ils continuent d’être représentatifs de la société. Jon Kent, c’est un Zillennial [de la génération Z] qui a une identité sexuelle fluide et des préoccupations de jeune homme de son temps », analyse Morgane Schmitt-Giordano.

Pas le premier

« L’intention est bonne, c’est bien de voir plus de modèles », renchérit Thomas-Louis Côté, directeur du festival Québec BD. Il peine toutefois à ne pas y voir un coup marketing de l’éditeur DC Comics. « On laisse la rumeur courir et on confirme la nouvelle juste avant la sortie de la bédé, ça apparaît vraiment comme un coup de publicité. D’autant plus qu’on ne parle pas d’un nouveau personnage et qu’il existe déjà plusieurs superhéros qui s’affichent comme bisexuel ou homosexuel. »

Comme lui, plusieurs experts consultés par Le Devoir s’étonnent de voir la nouvelle prendre autant d’ampleur dans l’espace public, alors que Superman est loin d’être le premier superhéros à sortir de l’hétéronormativité.

Les premiers sont apparus dans les bandes dessinées américaines des années 1980, note Xavier Fournier, écrivain français, spécialiste des superhéros. S’il s’agissait au départ « d’allusions discrètes, pratiquement codées » dans le récit, les auteurs ont peu à peu affirmé plus clairement les différentes orientations sexuelles et identités de genre de leurs personnages. « Je pense au héros Northstar chez Marvel, un mutant québécois d’ailleurs, membre d’Alpha Flight. Son créateur, John Byrne, avait décidé d’en faire un personnage homosexuel sans l’officialiser à l’époque, mais en faisant quelques allusions discrètes. Son homosexualité a été établie plus tard, en 1992 ; c’était le premier coming out majeur des comics. En 2012, Northstar, devenu membre des X-Men, s’est finalement marié, c’était le premier mariage homosexuel de Marvel. »

 

Des superhéros LGBTQ+, il y en a eu bien d’autres ensuite. Il suffit de penser à Mystique ou à Iceman des X-Men, à la version 2006 de Batwoman devenue une héroïne lesbienne, ou encore à Catwoman qui s’affirme bisexuelle depuis 2015. Sans oublier Robin, le fidèle acolyte de Batman, qui a aussi révélé sa bisexualité dans un numéro de Batman : Urban Legends, en août dernier, en acceptant une invitation romantique avec un homme. La représentation de personnages trans ou non binaires se met en place plus timidement par contre, note l’écrivain Xavier Fournier, donnant en exemple le nouveau Flash, de DC Comics, présenté comme non binaire en novembre 2020.

Les héros doivent être réactualisés si on veut qu’ils continuent d’être représentatifs de la société.

Nul doute, les mentalités évoluent dans le milieu, ce qui permet de créer des histoires plus collées à la réalité de nos sociétés et d’offrir à un plus grand nombre de personnes la possibilité de s’identifier aux personnages. Le mouvement a toutefois pris du retard, selon Sylvain Lemay, directeur de l’École multidisciplinaire de l’image à l’Université du Québec en Outaouais. « Ça fait longtemps qu’on représente [les communautés LGBTQ+] dans les bédés plus underground. Ce sont des thèmes récurrents […] Il était temps de dépoussiérer nos superhéros. »

Il faut dire qu’avec la Comics Code Authority, créée en 1954, le contenu des bédés américaines a longtemps été scruté à la loupe. « Pas trop de violence, pas trop de sexualité, sinon ça ne passait pas pour les grands éditeurs, puisqu’on s’adressait surtout à un jeune public », soulève M. Lemay. Cette réglementation — censure diront certains — a perdu tranquillement de sa pertinence dans les années 1980, pour finalement disparaître en 2011.

D’où un certain « rattrapage » de la part d’éditeurs comme Marvel et DC Comics ces dernières années, croit Xavier Fournier. « Comme dans les premiers temps, on niait toute sexualité, il est assez facile [maintenant] d’établir que certains personnages étaient bisexuels depuis le début mais restaient “dans le placard”. »

Superman, un symbole

Mais si la représentation de personnages LGBTQ+ dans les comic books est en marche depuis une quinzaine d’années, comment expliquer les vives réactions entourant la bisexualité de Superman ?

« Faire de Jon Kent un homme bisexuel », c’est admettre que « les États-Unis peuvent être incarnés par un homme bisexuel », et « c’est là que ça pose problème à certains lecteurs conservateurs. Tant que les queers ne sont que des personnages secondaires et peu connus, ou tant qu’ielles ne sont là que pour faire fantasmer, ça passe », estime Morgane Schmitt-Giordano.

« Superman a été le premier gros succès “natif” des comics en 1938. Il a rapidement échappé au cadre strict des comics pour devenir un personnage de feuilleton radio, de cinéma, de télévision. […] On a donc une icône connue, entrée dans la culture générale et que le grand public a l’impression de connaître », autant de changements peuvent alors en chambouler certains, renchérit Xavier Fournier. L’écrivain ne voit toutefois aucune raison de ne pas s’habituer à cette nouvelle image du héros. « Quand on lit des aventures de superhéros, on croise des dieux vikings comme Thor, un raton laveur extraterrestre comme Rocket ou un arbre taciturne comme Groot. Alors en quoi ce serait plus difficile d’admettre l’existence de personnages qui représentent diverses identités sexuelles ? »

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