À Paris, de nouveaux musées attendent de nouveaux touristes

La Bourse du commerce de Paris, un nouveau musée d’art contemporain à quelques pas du Louvre (Bourse du commerce/Pinault Collection © Tadao Ando Architect  & Associates, Niney et Marca Architectes, Agence Pierre-Antoine Gatier)
Photo: Vladimir Partalo La Bourse du commerce de Paris, un nouveau musée d’art contemporain à quelques pas du Louvre (Bourse du commerce/Pinault Collection © Tadao Ando Architect  & Associates, Niney et Marca Architectes, Agence Pierre-Antoine Gatier)

Dans ces musées-là, les visiteurs n’entrent plus comme autrefois. Dans « le monde d’avant », ils faisaient la queue en pestant avant de se précipiter sur un tableau. De nos jours, ils attendent moins longtemps (puisqu’ils ont dû réserver un créneau horaire) avant de soupirer d’admiration devant le mur auquel le tableau est accroché. Car la pandémie a fait prendre conscience à plus d’un que les colonnes des temples de l’art sont plus instables qu’ils ne le pensaient : en France, les musées ont été décrétés non essentiels et fermés du jour au lendemain, en février 2020.

En entrant dans l’ancienne Bourse du commerce, nouveau musée d’art contemporain à quelques pas du Louvre, on peut se demander si des musées fragilisés ne seraient pas mieux armés pour « sacraliser » les œuvres (pour parler comme le philosophe allemand Walter Benjamin). Les regards des visiteurs sont-ils plus acérés lorsqu’ils savent que le musée risque d’être fermé par une énième vague ? Le nouveau musée de la collection Pinault est l’endroit idéal pour réfléchir à ces questions.

Cet édifice circulaire du XIXe siècle, recouvert d’une spectaculaire verrière, abritait jadis une Bourse de matières premières. Le Japonais Tadao Andō, lauréat en 1995 du prix Pritzker, le « Nobel » de l’architecture, l’a transformé de façon radicale, sans toutefois remodeler l’édifice, un monument historique.

Après avoir traversé les galeries sur son pourtour et admiré (ou non) des toiles, sculptures, installations ou photos, les visiteurs débouchent sur une rotonde. Elle fait penser au Panthéon de Rome, où Andō aurait pris conscience, au début de sa carrière, de la notion « d’espace architectural ». Force est de constater que ce cylindre et la lumière qui tombe de la verrière provoquent spontanément le recueillement. Pour quelle autre raison les visiteurs baisseraient-ils la voix en y pénétrant ?

Au plafond, une peinture de 1889 glorifie le commerce de la France avec ses colonies sur tous les continents. D’autres l’auraient cachée, Andō l’a plutôt mise en valeur. Choix audacieux, après que le président Macron a qualifié le colonialisme de « crime contre l’humanité ». À plus forte raison dans un bâtiment qui jouxte le jardin… Nelson-Mandela.

Pour l’exposition inaugurale, visible jusqu’au 31 décembre, l’artiste suisse Ürs Fischer ne se contente pas d’entrer en résonance avec elle, il semble la défier. Le sculpteur y a installé Untitled, neuf gigantesques « bougies » de cire. Oui, leurs mèches sont allumées. Concrètement, il s’agit d’une réplique de L’enlèvement des Sabines, une sculpture du Flamand Jean Bologne, qui se trouve ici entourée de sept chaises et fauteuils, notamment un modèle africain, et d’un homme (l’artiste Rudolf Stingel). Selon le dossier de presse, il faut voir dans Untitled un « monument à l’impermanence ». Si elle avait un sous-titre, il pourrait être Hic et nunc (Ici et maintenant), locution que Walter Benjamin utilise pour décrire l’unicité d’une œuvre originale à l’endroit où elle se trouve.

Monument national

L’Hôtel de la Marine, un nouveau musée d’arts décoratifs, n’est pas, lui non plus, un endroit quelconque. Après avoir abrité l’état-major de la marine française de 1789 à 2015, il s’agit aujourd’hui d’un « monument national » (son statut officiel). On s’y promène comme dans un « petit Versailles », expression qui revient souvent dans la presse. Ce n’est guère étonnant. D’autant que les meubles de ces bâtiments, érigés sous Louis XV, proviennent des collections du château de Versailles, entre autres. Dans les étincelants salons d’apparat, rien ne semble avoir échappé à une précautionneuse restauration, pas même les glaces.

Cet établissement n’est pas qu’une autre version du Garde-Meuble de la Couronne, ce qu’il fut dans un premier temps. Les audioguides et des vidéos — la signalétique a été réduite au minimum — cherchent à éclairer les visiteurs sur l’histoire de « la Royale », la marine de l’Ancien Régime, où seuls les nobles devenaient officiers, et celle de la place de la Concorde.

L’histoire de l’esclavage n’est en rien occultée. Car, en 1848, c’est là qu’a été signé le décret qui l’a définitivement aboli en France et dans ses colonies — par l’abolitionniste Victor Schœlcher, alors sous-secrétaire d’État à la Marine. Aujourd’hui, un simple carton, posé sur le bureau où Schœlcher a signé le document, le rappelle. L’Hôtel de la Marine ne s’est pas contenté de ce cartel : il abrite la nouvelle Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Le « ici et maintenant » dont parlait Benjamin ne vaut plus uniquement pour ses seules œuvres, mais pour l’Hôtel de la Marine tout entier…

Faire l’histoire de la ville

Le musée Carnavalet, composé de deux hôtels particuliers dans le quartier du Marais, vient, lui, de rouvrir après quatre ans de travaux. Ses œuvres d’art et objets — depuis les enseignes commerciales jusqu’à la chambre de Marcel Proust — permettent de remonter le fil de l’histoire de Paris. Cet établissement municipal a profité de la fermeture pour faire le tri dans ses riches collections (environ 600 000 pièces). Avant sa réouverture, en mai dernier, plus de la moitié des œuvres et objets exposés actuellement se trouvaient dans les réserves. À l’exception, bien sûr, des nouvelles acquisitions, notamment des photos de la manifestation monstre qui a suivi l’attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo, en 2015.

Comme un million d’autres personnes, j’étais alors descendu dans la rue. Avec ces photos, le Carnavalet montre que je n’ai pas participé, comme je le croyais, à une énorme manif, mais à un événement historique. Les voir « ici et maintenant », en compagnie de visiteurs parisiens qui étaient, eux aussi, peut-être là, n’est pas anodin. Malgré les attentats et la pandémie, nous sommes encore là.

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