L’homme de lettres Naïm Kattan n’est plus

Tout le monde connaissait Naïm Kattan dans le milieu littéraire canadien et il connaissait lui-même tout le monde, d’ailleurs bien au-delà de ces cercles de lettrés.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Tout le monde connaissait Naïm Kattan dans le milieu littéraire canadien et il connaissait lui-même tout le monde, d’ailleurs bien au-delà de ces cercles de lettrés.

Le romancier, essayiste et animateur culturel Naïm Kattan est décédé à l’âge de 92 ans, à Paris. Arrivé au Québec en 1954, il était une figure exemplaire des relations interculturelles, connu en particulier de tous les cercles du monde des lettres.

Né à Bagdad, en Irak, le 26 août 1928, Naïm Kattan appartenait à la communauté juive de cette ville au passé somptueux. De langue maternelle arabe, francisé dans les écoles de l’Alliance israélite universelle, il raconte ce rapport particulier au monde qu’est le sien dans Adieu Babylone !, ses « mémoires d’un juif d’Irak », son livre majeur publié en 1975.

À la direction du Conseil des arts du Canada pendant un quart de siècle, Naïm Kattan a mis en place des programmes d’aide à la création, à l’édition ainsi qu’à la traduction dans une société où le plein développement d’une littérature nécessitait la mise en place d’instances solides. Il était particulièrement fier d’avoir pesé de tout son poids pour que se développe au Canada une littérature originale pour la jeunesse.

« Il vivait littéralement d’une passion d’écrire que j’ai accompagnée pendant une trentaine d’années, depuis L’anniversaire (2000), roman dans lequel un narrateur dit toute son admiration pour le peuple québécois et sa survie », explique l’ex-éditeur et professeur de littérature Jacques Allard. Il aura publié, au cours de sa vie, près de 25 romans, en plus de nouvelles et de fictions radiophoniques.

De Bagdad à Montréal

Naïm Kattan étudie d’abord à la faculté de droit de Bagdad, puis à Paris, à la Sorbonne. Il est boursier du gouvernement français.

Très doué pour les relations humaines et la diplomatie, il a tôt fait de se lier avec tout un chacun. Sa conversation, toujours abondante, est parsemée sans cesse de références à « ses amis » de tous les coins de la planète, comme s’il était toujours étonné de son propre rapport au monde.

En Europe et au Proche-Orient, il collabore à divers imprimés de même qu’à des émissions radiophoniques. Dans la suite de sa vie, il est un collaborateur de plusieurs publications, dont les Lettres nouvelles, la Quinzaine littéraire, la Nouvelle Revue française, Les Écrits et Le Devoir.

Comme plusieurs Juifs européens, il immigre au Canada dans l’après-guerre. Il s’installe à Montréal en 1954, à 26 ans. Et il devient, presque tout de suite, un des principaux passeurs culturels entre les communautés à Montréal.

En Europe, Kattan avait collectionné les rencontres — Camus, Gide, Mauriac, Claudel — avant d’abandonner cette vie. Son fidèle scooter Vespa, il le laisse pour de bon et s’embarque à bord d’un transatlantique pour tenter l’aventure du Nouveau Monde. Mais collectionneur de rencontres, il le sera aussi de ce côté de l’Atlantique.

Tout de suite placé à la barre du Cercle juif de la langue française, il en voit le potentiel et coordonne des rencontres significatives entre les communautés. En 1954, à la toute première rencontre publique du Cercle, l’écrivain Yves Thériault parle de son roman Aaron. En délaissant enfin leur isolationnisme farouche, explique Thériault, « il devient tout à fait normal que certains d’entre nous jettent sur le pays un regard circulaire et, ce faisant, découvrent qu’il existe au Canada des groupements ethniques autres que le nôtre ».

Les figures de la société canadienne-française défilent dans ces rencontres culturelles médiatisées. On y entend, entre autres, la direction du Devoir, André Laurendeau et Gérard Filion, le sociologue Marcel Rioux, l’homme de théâtre Jean Gascon, la chanteuse d’opéra Sarah Fischer, les reporters René Lévesque et Judith Jasmin, de même que le journaliste Jean-Louis Gagnon, avec qui il sera plus tard de l’aventure du Nouveau Journal.

Tout le monde connaissait Naïm Kattan dans le milieu littéraire canadien et il connaissait lui-même tout le monde, d’ailleurs bien au-delà de ces cercles de lettrés. Au lendemain de l’élection du premier gouvernement de René Lévesque, le 15 novembre 1976, le poète et éditeur Gaston Miron, très enthousiaste du tour que prenait la vie politique, passe un coup de fil à son ami Naïm Kattan. « Gaston me dit : “Naïm, si on veut te toucher, il faudra me passer sur le corps !” Je lui ai répondu : “Gaston ! Tu sais qui il y a dans l’équipe de René Lévesque ? Que des amis intimes !” » Il disait vrai.

Il semblait vouloir embrasser toutes les cultures, comme l’attestent ses livres autant que son existence. Fasciné par ce voyageur tous azimuts de l’interculturel, j’ai fini un jour par le baptiser de migrant dans un dossier de Voix et images.

Au cours des années 1960, André Laurendeau l’engage au sein de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme à titre de rédacteur. Les vastes travaux de cette commission permettent à plusieurs intellectuels du monde des sciences sociales de prendre une plus juste mesure de la réalité canadienne et québécoise. Kattan enseignera par ailleurs à l’Université Laval et sera professeur associé au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal.

C’est André Laurendeau qui, en 1957, à titre de rédacteur en chef du Devoir, invite Naïm Kattan à collaborer au journal. Kattan va publier régulièrement dans les pages de ce journal, en particulier au cahier Lire, dont il a été un collaborateur régulier de 1962 à 2015. Il adorait, jusqu’à ses dernières années, arriver au journal à l’improviste pour y lire et échanger ses considérations sur l’actualité et sa propre activité au sein de celle-ci. « Allons déjeuner ensemble » est une phrase qui revenait souvent dans sa bouche, toujours enthousiaste au possible à l’idée de partager une rencontre. L’homme était en tout temps d’une extrême amabilité.

En 1967, il devient chef du Service des Lettres et de l’édition, puis directeur associé du Conseil des arts du Canada. Il quitte ses fonctions en 1991 et entreprend alors de publier davantage, tout en offrant des conférences aux quatre coins du monde, fidèle à un réseau d’amitiés qu’il cultive avec science.

Toutes les cultures

Dans un entretien au Devoir, son fils unique, Emmanuel Kattan, lui aussi écrivain, affirmait que le parcours de son père est intéressant dans la mesure où « il démontre qu’une culture n’est rien d’autre qu’une construction ». La culture, à l’exemple de Naïm Kattan, constitue « un lieu d’échange, en constante évolution, qui est alimenté par différentes langues, différentes influences, différentes références culturelles et historiques… Ce n’est pas quelque chose de figé, mais de fluide, et c’est en prenant conscience de ce caractère construit et en évolution que l’on arrive à être réellement libre à l’intérieur ».

Naïm Kattan s’inquiétait des crises de sens dans sa société d’adoption. En 1983, dans son discours de réception à l’Académie des lettres du Québec, il écrivait que « la quête de l’origine se poursuit à travers les siècles et l’inquiète interrogation n’est pas terminée ».

« Il semblait vouloir embrasser toutes les cultures, comme l’attestent ses livres autant que son existence. Fasciné par ce voyageur tous azimuts de l’interculturel, j’ai fini un jour par le baptiser de migrant dans un dossier de Voix et images », raconte son ami Jacques Allard.

Homme d’institution, Naïm Kattan collectionnait aussi les distinctions. Il était officier de l’Ordre du Canada, chevalier de l’Ordre du Québec, officier de l’ordre des Arts et Lettres de France, chevalier de la Légion d’honneur dans le même pays et récipiendaire de plusieurs doctorats honorifiques. En 2007, l’Académie française lui avait décerné le prix Hervé Deluen pour sa contribution exceptionnelle à la promotion du français comme langue internationale.

À la retraite, Naïm Kattan nageait tous les jours et écrivait avec la même régularité, passant sa vie en alternance entre son port d’attache, Montréal, et Paris, celui de sa compagne, la sociologue du cinéma et critique Annie Goldmann, décédée en 2020.

Naïm Kattan est décédé vendredi en soirée. L’écrivain et critique Jacques Allard, comme lui membre de l’Académie des lettres du Québec, avait l’habitude de lui parler par téléphone chaque semaine. « Publier pour lui était capital, comme s’il avait encore et toujours à s’affirmer, à se raconter, à se faire reconnaître, après une cinquantaine d’ouvrages », affirme-t-il.

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