Vitrine du disque - Le Requiem humble et humain de Giulini

REQUIEM DE VERDI

Ilva Ligabue (soprano), Grace Bumbry (mezzo), Sandor Kónya (ténor), Raffaele Arié (basse), Choeur et Orchestre Philharmonia, direction: Carlos Maria Giulini. BBC Music 2 CD BBCL 4144-2 (distribution Pelléas).

Le 90e anniversaire du grand chef Carlo Maria Giulini, en mai dernier, n'a pas donné lieu à des manifestations discographiques à la hauteur du personnage. Il est vrai que son répertoire est restreint et que son legs discographique a largement été disponible ces vingt dernières années. La parution la plus intéressante est le fait de BBC Music, qui a ressuscité un concert d'avril 1964, lors duquel Giulini dirigeait son oeuvre fétiche: le Requiem de Verdi.

Le son est en mono, mais une mono de grande qualité, plus agréable d'écoute à mon sens que la stéréo distordue de l'enregistrement officiel EMI. Et ce n'est pas le seul avantage: le quatuor vocal, également, a les épaules plus larges et plus taillées pour Verdi que les quatre solistes, certes huppés, de la gravure de studio. Le duo Schwarzkopf-Ludwig est ainsi nettement moins en situation que celui formé par Ligabue et Bumbry. Le choeur, remarquable et puissant, placé sous la direction du légendaire Wilhelm Pitz, a mûri la prestation donnée un an auparavant (un concert d'août 1963, édité par BBC Music en 2000). De fait, on trouve ici la plus fidèle représentation sonore de la vision de Giulini de ce chef-d'oeuvre, pour lequel le chef italien parvient à faire agir en symbiose le recueillement et la théâtralité. C'est un Requiem humble et intensément humain que dirige Giulini, une expérience musicale et spirituelle poignante. Si la qualité sonore vous importe plus que tout, repliez-vous, en DDD et en stéréo, sur l'étonnant enregistrement de Gardiner (Philips).

Christophe Huss

***

HAPPY BIRTHDAY NEWPORT

50 Swinging Years Compilation

Étiquette CBS/Sony

Le Festival de jazz de Newport est l'ancêtre des festivals. Le modèle! Au cours de ses cinquante ans d'existence, les plus grands architectes de l'univers jazz ont défilé sur les scènes de cet événement conçu par George Wein. Aujourd'hui, celui-ci nous propose une sélection des enregistrements réalisés au cours des cinq dernières décennies.

Sur les trois compacts qui composent cette compilation, on peut entendre — tenez-vous bien — Louis Armstrong, Billie Holiday, Miles Davis, Thelonious Monk, Coleman Hawkins, Lester Young, Ben Webster, Sarah Vaughan, Muddy Waters, Ella Fitzgerald, Mahalia Jackson, Count Basie, Dizzy Gillespie et... Duke Ellington! Que font là les petits points de suspension? Ils marquent, ou plutôt ils rappellent que c'est lors de ce festival que la réputation d'Edward Kennedy Ellington a retrouvé l'éclat perdu après la Deuxième Guerre mondiale. L'interprétation de son Diminuendo In Blue, surtout le solo du saxophoniste Paul Gonsalves, demeure le sommet du festival.

On vous l'assure, ce Happy Birthday Newport est la compilation de l'année. Un régal de bout en bout.

Serge Truffaut

***

BARCELONA-PARIS, SECOND FLIGHT

David de Barce (Fusion III)

Difficile de cacher ses origines lorsque l'on vient, comme ce David de Barce, du célèbre club français baptisé Hotel Costes. Difficile aussi de se sortir de ce carcan binaire dans lequel l'institution a sombré depuis des années et qui semble visiblement impossible à mettre au rancart.

On l'aura donc compris, avec cette nouvelle compilation, le DJ résident permanent de ce bar, où la branchitude superficielle parisienne est à l'honneur, est loin d'apporter du sang neuf sur la scène électronique mondiale. Tout au plus, l'homme derrière cet assemblage très de son époque arrive à surprendre ici et là avec des créations qui, sans laisser celui qui s'y expose sans voix, se digèrent toutefois avec un petit plaisir coupable. Des 15 pièces au programme, on se laisse finalement bercer par les douces notes de Tosca (La Vendeuse des chaussures des femmes Part 1), par le Airport prévisible de Ciudad Feliz, par le Rainy Day in London de Da Fresh ou encore par le downtempo sombre d'Optimo (Caste Out). Tout en se disant que le disco revu à la sauce électro, le nu-jazz à la saveur frenchie et les amorces de composition avec des dialogues de films anciens ou des leçons d'espagnol sur cassette mériteraient d'être bannis à jamais de cet univers. Faute d'avoir été trop, mais vraiment trop, ressassés.

Fabien Deglise

***

FABRIC 17

Akufen (Fabric-FusionIII)

Après avoir invité des artistes tels Swayzak et Michael Mayer, la très prestigieuse série du club londonien Fabric invite nul autre que le montréalais Akufen pour sa plus récente sélection, qui donne dans la house minimale. Reconnu à l'échelle internationale pour les pièces accrocheuses et innovatrices de My Way (paru en 2002), Marc Leclair rassemble ici une vingtaine d'extraits à travers un DJ mix où l'on reconnaît d'emblée son goût pour les rythmes éclectiques. De Matthew Dear à Crackhaus, en passant par Mossa ou The Rip Off Artist, le choix demeure impeccable du début à la fin. Pour l'amateur de house ou de techno, cette compilation suit une tangente plutôt audacieuse avec des trouvailles mémorables de la part de Soul Center ou encore Senor Coconut (la reprise hilarante du Smoke On The Water de Deep Purple). De plus, Leclair se cache même sous le pseudonyme de Horror Inc. pour un Siamese Twins qui prône un ludisme inévitable. En attendant une suite éventuelle à My Way (peut-être avant la fin de 2004?), Akufen démontre sur Fabric 17 qu'il reste toujours aussi astucieux et ouvert d'esprit.

David Cantin

***

BLUEBERRY BOAT

The Fiery Furnaces (Rough Trade-EMI)

C'est un véritable casse-tête musical que ce deuxième album des Fiery Furnaces. À elle seule, la première pièce (Quay Cur) semble en contenir une dizaine. Voyageant de la pop sixties au rock progressif, sans oublier les racines du blues et de l'électronique, Blueberry Boat demeure l'une des parutions les plus ambitieuses depuis le début de 2004. Alors que bien des groupes préfèrent être prudents après une première sortie fort intéressante (on pense notamment à The Polyphonic Spree!), Matthew et Eleanor Friedberger ont pris un risque énorme avec cet album-concept aussi absurde que surréaliste. Sur Blueberry Boat, on navigue d'un genre à l'autre avec une habileté qui laisse souvent pantois. À la manière d'Outkast, The Fiery Furnaces s'amuse à briser les codes et les règles d'une musique populaire dans le bon sens du terme. Loin d'être facile d'approche, il faut sans doute quelques écoutes avant d'apprécier ce drôle d'opéra rock à sa juste valeur. Au bout des treize pièces, on change constamment de cap sans la moindre hésitation. Un tournant assez radical pour ce duo américain qui risque de faire beaucoup jaser. Une curiosité qui ne prône que l'excès mélodique.

D. C.