Michelle Desrochers souhaite que vous appreniez à vous aimer

«Aller chercher le mot qui est le
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Aller chercher le mot qui est le "fun", ça peut ajouter un cachet à une blague qui est très simple, dit Michelle Desrochers. Et pour éviter d’être vulgaire, je préfère trouver une tournure de phrase étonnante qui, après, va tout excuser. Avec le visage que j’ai [un croisement entre celui de Bibi et de Geneviève, selon la principale intéressée], je peux presque tout dire.»

Longtemps, Michelle Desrochers arefusé de s’admettre qu’elle souhaitait devenir humoriste. « Je me disais : “Je vais être prof et je vais pouvoir faire rire les élèves.” C’est le premier mensonge de quelqu’un qui veut beaucoup d’attention et qui n’ose pas se l’avouer », raconte celle qui, avant d’atterrir à l’École nationale de l’humour, a étudié en création littéraire au cégep du Vieux Montréal, puis en littérature à l’Université de Montréal.

Parmi ses écrivaines préférées : Marguerite Yourcenar, Simone de Beauvoir (« surtout l’œuvre autobiographique »), Georges Perec et Nelly Arcan. Des références pas forcément guillerettes, et somme toute peucommunes au sein du microcosme de l’humour, mais derrière lesquelles se cachent les préoccupations d’une jeune femme qui, comme l’autrice de Mémoires d’Hadrien, se dit très prompte à la mélancolie et qui, comme celle de Putain, a fait de l’image corporelle un de ses principaux sujets, tout en imbibant ses numéros d’une toute oulipienne dose de ludisme.

« Mon personnage de scène a besoin de parler de ses tabous pour s’en sortir. Une fois qu’on en a tous ri ensemble, ce n’est plus un problème, ma culotte de cheval, ce n’est plus un problème que je sois à la fois timide ET cochonne. » Bien qu’elle « déteste l’humour de gauche qui n’a pas de punch », il lui serait inconcevable « de faire de l’humour qui n’a pas un sens ».

Si Michelle Desrochers demeure toujours, en partie, une littéraire, même au micro des cabarets comiques où elle étrenne depuis peu son premier one-woman-show, c’est surtout dans ce plaisir qu’elle a à saturer ses textes de trouvailles empruntant autant à une langue châtiée que populaire qu’elle se distingue. Une chronique radio sur la dépression saisonnière, lui ayant valu d’être nommée lors du plus récent gala Les Olivier, était un banquet de savoureuses formules synonymiques.

« Aller chercher le mot qui est le fun, ça peut ajouter un cachet à une blague qui est très simple. Et pour éviter d’être vulgaire, je préfère trouver une tournure de phrase étonnante qui, après, va tout excuser. Avec le visage que j’ai [un croisement entre celui de Bibi et de Geneviève, selon la principale intéressée], je peux presque tout dire. »

La vraie Michelle

Michelle Desrochers a quel âge ? De son côté de l’écran, notre interlocutrice hésite. « J’ai 28 ans ? » laisse-t-elle tomber avec un gros point d’interrogation dans la voix. Le journaliste reçoit ce petit message rectificatif quelques minutes après la fin de l’entretien : « Je suis née en octobre 1994. Je pense que j’ai 26 ans. » Un bref instant de confusion qui ne pourrait mieux encapsuler la personnalité de cette sorte de cousine de la Phoebe Buffay de Friends, à la fois éthérée et bonne élève.

Chose certaine : Michelle Desrochers n’est pas la sexagénaire que se sont souvent imaginés les auditeurs de La soirée est (encore) jeune, où elle se signale depuis quelques saisons grâce à des chroniques à cheval entre laconfidence, le commentaire social, le cabotinage et l’émotion. Matante Mitch (un de ses surnoms) n’est pas non plus saguenéenne, comme certaines de ses inflexions vocales le suggèrent parfois, mais bien originaire de Châteauguay. C’est le bilinguisme régnant au sein du domicile familial — une maman médecin, un père qui travaille dans le milieu de l’enseignement, quatre enfants — qui serait responsable de son indescriptible accent composite.

Mon personnage de scène a besoin de parler de ses tabous pour s’en sortir. Une fois qu’on en a tous ri ensemble, ce n’est plus un problème, ma culotte de cheval, ce n’est plus un problème que je sois à la fois timide ET cochonne.

Adolescente, Michelle Desrochers n’aurait donc jamais osé croire qu’elle avait ce qu’il faut pour se lancer en humour, tant sa confiance en elle-même vacillait, et ce, peu importe ses bonnes performances en improvisation. Puis, tranquillement, des stars de l’impro passent de la patinoire à la scène, dont Virginie Fortin, Mehdi Bousaidan, Richardson Zéphir et Christine Morency. Le concours télévisé En route vers mon premier gala Juste pour rire (diffusé de 2008 à 2017), qu’elle visionne assidûment, souffle aussi dans ses ailes. « Ça avait un petit côté “tout le monde peut l’essayer”. » Une période coïncidant avec la multiplication des exemples d’humoristes femmes.

« Ce n’est pas la même chose être une femme qu’être une personne de couleur, mais ça revient à la question de la diversité. Si tu vois des modèles qui te ressemblent, ça normalise dans ta tête l’idée que t’es valable et que t’as ta place, et ça devient une roue qui tourne. C’est quand il y a eu cette montée des Virginie Fortin et Rosalie Vaillancourt que c’est devenu quelque chose de possible pour moi. »

Elle confie avoir été « totalement détruite et déchirée » par la vague de dénonciations de l’été dernier. « C’est encore un sujet sensible dans le milieu. Il y a encore des gens selon qui c’est de la méchanceté gratuite envers ces pauvres agresseurs. Moi, je suis claire dans ce que je veux : je veux que les femmes se sentent le plus possible accueillies dans le milieu et je veux qu’on les protège. Ce n’est pas juste difficile de faire sa place en humour pour une femme parce qu’il y a en général peu d’élus. C’est difficile parce que tu peux vivre des situations qui vont te rendre mal à l’aise et qui vont te faire dire : “Heille, moi, je ne reviens plus dans ce bar.” C’est aussi ça la barrière pour les femmes. »

La limite du self-care

Dans un de ses numéros présentés à Noovo lors de la compétition comique Le prochain stand-up, Michelle Desrochers évoquait sa routine deself-care, se résumant essentiellement à… se brosser les dents ! En réalité, il n’y aura rien eu de tel, pour juguler ses états fluctuants, que d’affronter la peur de l’échec qui la retenait loin des projecteurs.

« Toute ma vie, j’ai eu des périodes dépressives, mais depuis que je fais de l’humour, ça va mieux. Le sentiment que je vis mon rêve remplit mon vide intérieur. Mais je vais quand même continuer de rire de mes hauts et de mes bas, parce que tout le monde dit que c’est important d’en parler [de santé mentale], alors qu’au fond, personne n’en parle vraiment », promet-elle avant d’offrir sa critique — nuancée — des injonctions à prendre soin de soi.

« Je suis la première à penser qu’un smoothie va me replacer le traumatisme, mais il y a un piège dans le discours du self-care à dire que t’es toujours juste à un blender près de te sentir mieux. C’est important de prendre du temps pour soi, mais ça a ses limites. Ça ne remplace pas des ressources accessibles pour tous. »

Malgré les nombreuses couches d’absurdités sous lesquelles elle glisse ses observations socioexistentielles, Michelle Desrochers aimerait qu’en levant le voile sur sa propre fragilité, nous nous sentions tous soudainement moins seuls. « Ça me tient à cœur de dire que la solitude, c’est acceptable, de dire qu’on peut apprendre à aimer son corps, même si on n’arrive pas complètement à ne pas le juger. » 

Michelle Desrochers en spectacle

Au Terminal Comédie Club, les 5, 13, 26 et 30 juin. Au Petit Champlain de Québec, le 17 juin. Au Bordel Comédie Club, le 22 juin.

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