Le spectateur type, loin des idées reçues

Les jeunes de 18 à 30 ans sont de gros consommateurs d’arts de la scène et vont voir les spectacles tarifés autant que gratuits, en intérieur ou en extérieur. 
Photo: Yan Doublet Le Devoir Les jeunes de 18 à 30 ans sont de gros consommateurs d’arts de la scène et vont voir les spectacles tarifés autant que gratuits, en intérieur ou en extérieur. 

C’est un portrait-robot du spectateur type des arts de la scène. Un portrait d’avant la pandémie, croqué en 2018. La fort complète Étude des publics des arts de la scène au Québec, réalisée par la firme Daigle/Saire, arrive-t-elle trop tard, dans une culture cassée par les restrictions sanitaires ? Non, rétorque Pierre-Olivier Saire, car ces données permettront de prendre la mesure des effets de la crise et donnent aussi des pistes pour retrouver les publics.

« Je pense qu’il y a des idées reçues sur qui fréquente la culture et qu’on a tendance, dans le milieu, à se projeter sur l’ensemble de la population », remarque M. Saire, directeur de l’étude de plus de 500 pages, commandée par le Groupe de travail sur la fréquentation des arts de la scène (GTFAS). « Sans surprise, lit-on dans d’abord, le public (tous types de spectacles et de disciplines confondus) est plus urbain et plus scolarisé que le non-public plus âgé et moins nanti. » Selon ces sondages — un national de 6000 répondants et deux de 10 000 répondants, chacun menés par des diffuseurs —, l’âge moyen des spectateurs au Québec est d’environ 45 ans ; un peu plus en musique classique et au théâtre, un peu moins en danse et chanson anglophone.

Les immigrants

L’étude révèle aussi que les immigrants fréquentent en moyenne davantage les spectacles que les natifs du Québec — et les immigrants de première génération de manière plus marquée. Les jeunes de 18 à 30 ans sont de gros consommateurs d’arts de la scène et vont voir les spectacles tarifés autant que gratuits, en intérieur ou en extérieur. Et « les gens qui participent le plus aux activités culturelles sont ceux qui ont le plus de rencontres de famille, de sorties avec des amies — c’est loin d’être des nerds mésadaptés sociaux, au contraire », illustre M. Saire.

Parmi les grands consommateurs des arts vivants, les plus assidus, « il convient de souligner l’importance de la tranche des 25-34 ans autant pour le public que pour l’assistance, et pour tous les types de spectacles (sauf pour le spectacle amateur), lit-on encore. Nous sommes donc loin d’une jeunesse culturellement passive, tournée exclusivement vers l’offre numérique ».

Ces grands consommateurs, insatiables ou passionnés, sont peu, mais forment le cœur battant du public. Ceux qui voient 10 spectacles et plus par année constituent 13 % des spectateurs, mais 44 % de l’assistance [entrées aux spectacles]. Ce qui peut être de bon augure pour la reprise des arts vivants, puisque ces fans risquent d’être aux premières loges, et les premiers à revenir, comme le concluait une autre étude récente.

« J’aime jouer à voir le verre à moitié vide ou à moitié plein », s’amuse M. Saire. À moitié plein : « La base sociale de la fréquentation de la culture est très large : les deux tiers des Québécois fréquentent le spectacle. C’est beaucoup de monde ! » Les disciplines les plus fréquentées, précise l’étude, sont l’humour, la chanson anglophone, la chanson francophone et le théâtre. « Dans ces deux tiers des Québécois, poursuit-il, il y a un tout petit nombre qui fréquente le spectacle régulièrement. Si je vois le verre à moitié vide, je me dis que le tiers seulement des Québécois fréquente régulièrement les arts de la scène. » Le manque d’intérêt est le principal frein.

Grands centres et régions

Autres faits saillants : la fréquentation est comparable entre les grands centres et les régions. « Globalement, on voit là une réussite des politiques. L’accessibilité de proximité au Québec, le fait qu’il y ait une offre culturelle près des gens, ç’a très bien marché. Les différences géographiques ne sont pas énormes [entre les centres et les régions], même si on n’a peut-être pas accès à l’opéra en région éloignée. » Par contre, la gratuité des spectacles comme mesure ultime d’incitation est un échec. « J’aime comparer avec les bibliothèques : l’accès y est gratuit, mais tout le monde n’y va pas pour autant, et tout le monde ne lit pas. » Mais l’expérience des arts en jeune âge, par l’école ou la famille, a une incidence réelle, tangible sur la fréquentation adulte. Plus on a vu de spectacles enfant, plus on en verra, autrement dit.

Si la pandémie est venue tout secouer, reste que ces données « permettront de mesurer les effets de la crise », indique-t-on. Et M. Saire ose extrapoler. « J’ai l’impression que la plupart des gens vont revenir au spectacle. Je note deux éléments inquiétants. D’abord, la modification des modes de vie. Comment intégrer la sortie culturelle quand on est en télétravail et qu’on ne sort plus de chez nous ? On prédit actuellement que 30 % des heures de travail vont demeurer en télétravail. Est-ce que ça va libérer du temps pour voir des spectacles ? Est-ce que le spectacle va venir casser la routine ? » La question reste ouverte.

Désintérêt pour les abonnements

« Aussi, dans certaines disciplines, il y a des publics relativement âgés, arrimés par les abonnements à leurs diffuseurs. » L’étude documente aussi le désintérêt amorcé, déjà avant la crise, pour ces abonnements.

Or, s’ajoute désormais la difficulté de se projeter dans l’avenir, qui peut inciter à acheter plutôt ses billets à la pièce. « Ça peut être compliqué pour les diffuseurs. L’abonnement, c’est aussi un cash-flow en début de saison », et une prévisibilité pour le diffuseur. Finalement, note M. Saire, « une sortie culturelle, c’est surtout une sortie sociale. Pour ceux qui ont perdu un compagnon, il y a des chances que ça donne la perte de deux spectateurs, et pas qu’un seul. Mais je sais qu’on peut agir », conclut le chercheur. C’est compliqué, mais on peut agir. »

 

Les arts et la langue

« La langue parlée le plus souvent à la maison influence le niveau de fréquentation à des spectacles professionnels tarifés et gratuits. La tendance générale est que le niveau de fréquentation est plus bas lorsque la langue parlée le plus souvent à la maison est le français avec des écarts encore plus marqués pour les spectacles professionnels tarifés. Elle a aussi un impact sur l’assistance moyenne selon les disciplines. Lorsque la langue parlée à la maison est le français, l’assistance est singulièrement importante pour l’humour et la chanson francophone. Quand la langue est l’anglais, ce sont la comédie musicale et la chanson anglophone qui dominent. Dans le cas où la langue parlée le plus souvent à la maison n’est ni l’anglais ni le français, on se retrouve avec des disciplines comme la danse, les musiques classique et instrumentale et le théâtre. »

Extrait de l’Étude des publics des arts de la scène au Québec