Les stars du Web triomphent au gala Les Olivier

L’humoriste Mathieu Dufour a remporté, dimanche, aux gala Les Oliviers, le prix de l’Artiste COVID de l’année, remis à la suite d’un vote populaire. Présenté une cinquantaine de fois de mars à mai 2020, son Show-rona Virus est devenu, lors du premier confinement, un authentique phénomène culturel.
Photo: Paul Ducharme L’humoriste Mathieu Dufour a remporté, dimanche, aux gala Les Oliviers, le prix de l’Artiste COVID de l’année, remis à la suite d’un vote populaire. Présenté une cinquantaine de fois de mars à mai 2020, son Show-rona Virus est devenu, lors du premier confinement, un authentique phénomène culturel.

Rarement un gala Les Olivier aura à ce point ressemblé à une radiographie d’un milieu en transformation. Osons la pompeuse expression « passation du flambeau », tant la 22e édition de la cérémonie marque le sacre d’une nouvelle cohorte d’humoristes. Sam Breton, lauréat de l’Olivier de l’année, Arnaud Soly, Découverte de l’année, et Mathieu Dufour, Artiste COVID de l’année, ont tous entre 25 et 35 ans et ont tous su, à divers degrés, faire du Web un tremplin ainsi qu’un terrain de jeu.

Personne ne s’étonnera que les comiques ayant le plus suscité nos rires au cours de cette année d’écrans mur à mur appartiennent à la génération de ceux qui savent user des réseaux sociaux à leur plein potentiel. C’était eux qu’il fallait célébrer et ce furent eux que célébra ce « petit gala Méritas qui est parvenu à se faire passer pour un service essentiel », dixit l’animateur François Bellefeuille, en mode autodérision.

Présenté une cinquantaine de fois de mars à mai 2020, le Show-rona Virus de Mathieu Dufour — « Avoir su, j’aurais mieux brainstormé le nom » — revêtit rapidement, lors du premier confinement, l’aura d’un authentique phénomène pop-culturel. Diffusé sur Instagram et tourné à l’aide d’un simple téléphone, le talk-show, aussi merveilleusement échevelé que son animateur, devint en quelques éditions à peine un incontournable rendez-vous de fin de soirée, grâce aux intarissables délires de celui que ses fans appellent « Matt Duff », ainsi qu’au soutien de sa presque coanimatrice, Véronique Cloutier. Espérons que ce trophée de l’Artiste COVID de l’année, remis à la suite d’un vote populaire, apaise l’angoisse chronique de son nouveau propriétaire.

Artiste COVID de l’année : voilà une récompense qu’Arnaud Soly aurait aussi largement méritée, lui qui, sur Instagram itou, proposait pendant la quarantaine initiale une extraordinaire et inoubliable série de performances improvisées auxquelles tout le showbiz québécois s’est empressé de participer. L’Olivier de la Découverte de l’année — le seul Olivier pouvant réellement infléchir une carrière, selon plusieurs artisans de l’ombre — lui revenait de plein droit. Vivement qu’il puisse enfin offrir la première de son spectacle, d’abord prévue pour mai 2020 et reportée parce que… vous savez. Dimanche soir, son duo chanté avec Pierre-Yves Roy-Desmarais — un hymne à la scène qu’ils se languissent de retrouver — permettait déjà de rêver à un dénouement grandiose. Oui, nous rirons à nouveau un jour, démasqués, dans une salle pleine à craquer.

Un tableau entièrement masculin

Quant à Sam Breton, Découverte de l’année 2019, son couronnement dans la catégorie de l’Olivier de l’année (remis pour la première fois par un jury de pairs, et non par le public) a les allures du plus beau des prix de consolation. Révélé en janvier 2020, son premier spectacle, Au pic pis à pelle, se serait assurément distingué dans les traditionnelles catégories honorant l’humour sur scène, n’eût été de leur exceptionnelle (doigts croisés) annulation, faute d’une masse critique d’œuvres à considérer. Aux côtés du sémillant Gino Chouinard à Salut Bonjour, ou au micro de son balado Avec son Sam, l’attachant gaillard arrive à prouver qu’humour grand public ne rime pas forcément avec nivellement par le bas. « Je n’ai jamais été aussi fier d’être humoriste qu’en 2020 », déclara-t-il au podium, une phrase que l’on pourrait aisément qualifier de jovialiste, compte tenu des scandales ayant secoué le monde de la rigolade, mais qui ressemblait surtout à une (maladroite) tape dans le dos de ses camarades, qui ont multiplié les initiatives afin d’égayer les Québécois.

 

Grosse ombre au tableau : l’absence complète des femmes du palmarès final. Si l’animateur François Bellefeuille confiait avec joie en entrevue au Devoir s’être entouré d’une équipe de création à majorité féminine, aucune des cinq femmes humoristes nommées dimanche soir (Michelle Desrochers, Mélanie Ghanimé, Mariana Mazza, Christine Morency et Rosalie Vaillancourt) n’a été appelée à venir cueillir de statuette. À l’heure où l’industrie du rire réfléchit aux mesures à adopter afin que ses coulisses deviennent un lieu plus sécuritaire pour toutes les femmes, cette domination masculine jette une ombre accablante sur un milieu où il fait visiblement meilleur être un homme.

Vague de dénonciations

Menée dans une ambiance quelque part entre le bien-cuit et le camp de vacances par un François Bellefeuille manifestement soulagé de retrouver un semblant de public, cette singulière édition des Olivier — devant seulement 58 spectateurs ! — n’a heureusement pas contourné le sujet délicat des allégations d’inconduites sexuelles dans le monde du divertissement, à commencer par une vanne bien envoyée de son hôte au sujet de Marie-Pier Morin, « déjà trop occupée » pour participer au gala. Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques a quant à lui raillé, dans un monologue sanguin, les excuses vaseuses de certains anciens collègues dénoncés.

Habituellement diffusé en décembre, la célébration humoristique aura essentiellement témoigné de la vigueur d’un milieu où de plus en plus de nouveaux visages se taillent une place au soleil. Gagnants dans la catégorie Capsule ou sketch Web humoristique de l’année pour leur parodie de power ballade BFF à distance, David Beaucage et Pierre-Yves Roy-Desmarais sont de ceux à qui la crise actuelle — c’est bête à dire — a été profitable. Ce dernier serait, en tout cas, bien ingrat d’entonner à nouveau son hymne pandémique Ça va mal.

Dans la catégorie Podcast humoristique sans script de l’année, Le podcast de Thomas Levac succède à Sous écoute de Mike Ward, qui avait, le croyait-on, inscrit son nom au crayon indélébile sur ce trophée, mais qui a élégamment choisi de ne pas soumettre sa candidature cette année. Avec un mélange de bienveillance et d’impudeur dont lui seul connaît la recette, Levac parvient depuis plus de 75 épisodes à entrelacer dans une même conversation de profondes réflexions sur le rapport au père et d’invraisemblables confidences sur ses habitudes en matière d’onanisme.

Quant à Charles Beauchesne, l’Olivier du Podcast humoristique avec script de l’année prime sa série Les pires moments de l’histoire, dont chacune des saisons met en lumière le potentiel comique que recèle un sujet aussi sérieux que notre passé. « L’humour, ça vieillit vite », répétait-il en fin de gala dans un numéro recensant certains des pires moments de l’histoire des Olivier (vaste choix). Misogynie ordinaire, homophobie normalisée, sudations abondantes : autant d’erreurs que cette édition 2021 a eu le flair de ne pas répéter. Un visible souci de diversité guidait d’ailleurs le choix des présentateurs. Quant aux discours des récipiendaires, même remarque qu’à chaque année : il faudra un jour nous expliquer pourquoi si peu d’entre eux saisissent l’occasion qui s’offre à eux de faire ce qu’ils savent le mieux faire, des blagues.

Vous vous souvenez de la Palme d’or décernée à Michael Moore en 2004 pour Fahrenheit 9 / 11, une consécration alors largement qualifiée de choix politique, dans le contexte de l’invasion de l’Irak par les États-Unis ? La remise de l’Olivier du Numéro d’humour de l’année à Pierre Hébert pour son Ode à la vie paraissait semblablement influencée par le contexte qui est le nôtre. Jamais n’aura-t-il semblé aussi difficile et nécessaire de rire, parce que sinon, à quoi peut-il bien servir de vivre ?

 

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