Opéra consacré ou théâtre musical créatif?

France Bellemare (Mimi) et Luc Robert (Rodolfo) dans «La bohème» par l'Opéra de Montréal
Photo: Yves Renaud France Bellemare (Mimi) et Luc Robert (Rodolfo) dans «La bohème» par l'Opéra de Montréal

Se rendre dans les foyers pour ne pas se faire oublier en tant qu’institution ou pour offrir des propositions artistiques novatrices. L’objectif est très différent et distingue La bohème de Puccini,diffusée gratuitement par l’Opéra de Montréal depuis jeudi soir et jusqu’au 5 novembre, et Pierre et le loup, projet en coopération du TNM et de l’Orchestre Métropolitain encore disponible jusqu’au dimanche 25 octobre.

La bohème accessible gratuitement : pourquoi se plaindrait-on ? Il s’agit de la représentation du 27 mai 2017 alors relayée en direct au stade Molson, la dernière d’une série dont nous avions commenté la première sous le titre « Digne mais pas impérissable ». La voici au contraire immortalisée. Un soutien massif du programme « Ambition numérique » du ministère de la Culture et des Communications aide l’Opéra de Montréal dans de telles webdiffusions qui n’étaient pas acquises, car les contrats d’origine n’avaient pas été rédigés dans l’optique de ce débouché.

Un produit d’appel

La stratégie est limpide. L’accès gratuit à La bohème se fait sur inscription (nom et courriel), ce qui permet à l’Opéra de Montréal de se constituer un fichier de clientèle à qui il s’agira de vendre par la suite les diffusions payantes. Il est donc logique que le produit d’appel qui génère ce fichier soit l’un des opéras les plus populaires.

Le film de 2017 est de très bonne qualité visuelle. Pierre et François Lamoureuxsont des réalisateurs-observateurs, à l’opposé de l’esthétique interventionniste de Gary Halvorson au Metropolitan Opera. Plans fixes (peu de travellings) et découpe patiente permettent de se concentrer sur le spectacle sous un angle privilégié. C’est une documentation a minima, de par le nombre de caméras mobilisées. Le défi semblait plutôt sonore puisque, en tendant l’oreille, on entend la climatisation ou les projecteurs en ronronnement de fond, notamment à l’acte I. L’orchestre et le chœur (mat) ont été difficiles à capter avec discernement ou finesse.

L’aspect artistique a été commenté lors de la première. La loupe mise sur le spectacle avantage le Schaunard de Christopher Dunham et la Musetta de Lucia Cesaroni. Le couple formé par France Bellemare et Luc Robert, pompier à Rouyn-Noranda pendant 20 ans avant d’entrer au Conservatoire et devenir ténor, est fort crédible. Le léger voile métallique sur la voix de la soprano dans les aigus est aussi perceptible en vidéo. Dans l’absolu, le visionnement de cette honorable prestation revêt surtout une symbolique de soutien pour l’institution : les Bohème de haut niveau abondent et ont abondé dans les six derniers mois, la meilleure accessible gratuitement en ce moment étant celle mise en scène par Jean-Louis Grinda à Monte-Carlo avec Irina Lungu et Andeka Gorrotxategi, offerte sur operavision.eu.

Des protagonistes qui s’adressent à nous

Le projet Pierre et le loup est fort différent : il s’agit de théâtre musical pour la scène, mais avec la dimension de captation vidéo intégrée dès la conception, une vidéo devenant, in fine, son unique débouché. Différence majeure : le spectateur, même à la maison devant son écran, n’est pas extérieur et observateur de quelque chose. Tout s’adresse à lui et Benoît Brière est le passeur parfait au cœur de ce processus. La magie du Pierre et le loup de Lorraine Pintal et du réalisateur Benoit Guérin, malgré toute la simplicité du dispositif, est que nous n’assistons jamais à un « spectacle sans spectateurs » et sommes au contraire en présence de l’un des beaux produits vidéo musicaux de l’ère pandémique, dans l’esprit de recherche de mise en forme du Don Giovanni de Stockholm.

L’idée de faire des animaux des personnages théâtraux marche à plein, et l’excellente réduction de la partition pour quintette permet aux instruments de se fondre dans un espace cerné par une mise en forme vidéo réfléchie, comme le montre l’alternance de plans en plongée contre-plongée pendant la mort du loup (excellent Jean-François Casabonne).

Le spectacle n’est pas bien long, mais il est vraiment sympathique et bien ficelé. 

La bohème / Pierre et le loup

France Bellemare (Mimi), Luc Robert (Rodolfo), Lucia Cesaroni (Musetta), Justin Welsh (Marcello), Christopher Dunham (Schaunard), Alexandre Sylvestre (Colline), Claude Grenier (Benoit et Alcindoro), Orchestre Métropolitain, James Meena. Mise en scène : Alain Gauthier. Décors : Olivier Landreville. operademontreal.com

​Quintette à vent. Direction : Nicolas Ellis. Benoît Brière (Pierre), Jean-François Casabonne (le Loup), Sophie Desmarais (l’Oiseau), Fayolle Jean (le Grand‐père), Benoît McGinnis (le Chat), Vincent Andres Trelles Turgeon (le Canard). tnm.qc.ca